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Posté par Zéro de conduite le 01.08.07 à 00:01 - Réagir

A l'heure où le cinéma (en tout cas le récent Raisons d'Etat) nous montre la CIA comme un monstre froid et bureaucratique, et l'espionnage comme un univers complexe et aride, qu'il est bon de retrouver ce bon vieux James Bond, ses costumes, ses girls et ses gadgets ! Cette séance des mois de Juillet-Août, qui se veut aussi sérieuse que ludique, propose un petit voyage en arrière, aux sources de la saga bondienne. En 1963 sort en effet dans le monde James Bond contre Docteur No, premier volet (réalisé par Terence Young) d'une série de films dont le succès ne se démentira pas jusqu'à aujourd'hui, et donner naissance à un des héros les plus populaires de toute l'histoire du cinéma. Produit de l'histoire politique, sociale autant que culturelle du siècle dernier, James Bond est un excellent gibier pour l'historien. C'est pourquoi nous proposons cet exercice d'une heure destiné aux Terminales générales. Il s'agit, à partir de cet objet historique (en tout cas du résumé de l'histoire et de la présentation des protagonistes), de donner aux élèves le moyen d'apprécier les évolutions politiques, sociales et culturelles qui ont affecté le monde occidental dans les années 1960.

[Télécharger la séquence au format pdf]

Posté dans La séance du mois par francis le 30.07.07 à 14:30 - Réagir

L'été est une période propice aux cinéphiles : dans un environnement (un peu) moins encombré et concurrentiel, les salles de Paris et des grandes villes de province font une place aux rééditions et ressorties. On en signalera deux pour les enseignants et passionnés :
— il y a quinze jours ressortait en copies restaurées Le Jardin des Finzi-Contini (1971), adaptation par le maître Vittorio De Sica (dont ce fut l'un des derniers films) du chef-d'œuvre du romancier ferrarais Giorgio Bassani. Le magazine Télérama lui consacre un reportage qui relate notamment la brouille entre Bassani et De Sica, à propos des changements apportés dans l'adaptation à la fin du livre.
— aujourd'hui c'est au tour du magistral Douze hommes en colère (1957) (photo) de Sidney Lumet, coup d'essai de son auteur modèle d'après la pièce de Reginald Rose et modèle du "film de procès". Souvent utilisé en classe de Français (à l'instar de La Controverse de Valladolid) pour une étude du discours argumentatif ou sa réflexion sur la justice (voir ainsi cette séquence destinée à des Troisièmes qui étudie conjointement le film et la pièce de Reginald Rose), Douze hommes en colère peut également être utilisé avec profit en Philosophie, en SES (voir cette séquence proposée dans le cadre de l'option Sciences Politiques), ou en Histoire (pour étudier dans ce microcosme masculin —à l'époque les femmes ne peuvent être "jurés"— réuni en huis-clos les tensions qui traversent la société américaine du début des sixties).
On écoutera également cette communication de Jean Tulard sur la justice au cinéma, qui s'en tient à des exemples tirés du cinéma français, et donc ne… parle pas de Douze hommes en colère. On pourrait dire "qui ne parle surtout pas", puisque dans le débat qui suit, Jean Tulard (dont le son Dictionnaire du cinéma est connu pour ses jugements assassins et parfois à l'emporte-pièce), exprime… le peu d'estime ("davantage un téléfilm qu’un film") qu'il a pour le film de Sidney Lumet.

[Le Jardin des Finzi Contini de Vittorio De Sica (1971). Durée : 1 h 34. Distribution : Ad Vitam. Sortie le 11 juillet 2007]
[Douze hommes en colère de Sidney Lumet (1957). Durée : 1 h 35. Distribution : Carlotta Films. Sortie le 25 juillet 2007]

Posté dans Dans les salles par zama le 28.07.07 à 01:38 - Réagir

Bienheureux les enseignants innocents qui à la sortie du Cauchemar de Darwin au printemps 2005 pouvaient montrer ou conseiller à leurs élèves "en toute innocence" ce formidable documentaire couvert de prix et encensé par la presse. Les réactions parfois disproportionnées provoquées par le succès du film (notamment un mémorable boycott spontané de la perche du Nil) puis les attaques orchestrées par le journaliste François Garçon ont fait entrer le film d'Hubert Sauper dans l'ère du soupçon. Perçu à l'origine comme l'allégorie vengeresse des méfaits de la mondialisation en Afrique, il est devenu, par un retournement spectaculaire, le symbole des crédulités altermondialistes du public français.
De tribune accusatrice en droit de réponse outré, d'émission de télévision en livre-enquête, le film d'Hubert Sauper s'est ainsi lesté d'un lourd dossier d'analyses et de contre-analyses qui peut à bon droit effrayer l'enseignant. Profitant de l'été, période propice à l'approfondissement et à la réflexion, on se permettra tout de même de faire ici écho à cet article de Frédéric Giraut pour la revue en ligne Espacestemps.net, signalé par la liste H-Français : "Révélations et impasses d'une approche radicale de la mondialisation. Retour sur la controverse autour du Cauchemar de Darwin". Il a le mérite de revenir, avec l'avantage du recul et de l'esprit scientifique, à la fois ce documentaire "référence pour une approche critique de la mondialisation libérale et de ses modèles de développement dans les Suds, et plus particulièrement en Afrique." et sur le livre-enquête à charge de François Garçon (Enquête sur le cauchemar de Darwin, Flammarion, 2006). Un partout, la balle au centre ? Pas tout à fait : il valide les critiques adressées au film sur "son désintérêt pour l’amélioration éventuelle du sort des ouvriers des pêcheries et l’amorce de constitution d’une classe d’employés aux revenus réguliers et sensiblement plus élevés que ceux de l’agriculture ou du secteur artisanal et/ou informel, voire des secteurs administratifs et miniers", et souligne "les paradoxes et présupposés à tendance racistes de certains avocats de l'autarcie." Mais il accorde le bénéfice du doute à Hubert Sauper sur le trafic d'armes, rapport de l'ONU à l'appui…
Et de conclure : "S’il nécessite bien sûr une sérieuse prise de distance critique, ce documentaire-choc, outre la valeur déjà évoquée de quelques lieux et de portraits qui ponctuent le film, a des vertus pédagogiques. À ce titre, son apport essentiel est certainement la démonstration de l’imbrication (ce qui ne veut pas dire lien de dépendance ou de causalité) d’une part des économies formelles (l’industrie de la transformation, la consultance internationale…) et informelles (le gardiennage, la pêche artisanale, la récupération et le traitement des restes après éfiletage…), et d’autre part des activités légales (commerce alimentaire transcontinental, transport aérien…) et illégales (trafic d’armes, prostitution…). On touche certainement là un des aspects les plus fondamentaux de la mondialisation appliquée au continent africain."

Posté dans Thèse-Antithèse par Zéro de conduite le 24.07.07 à 12:44 - 2 commentaires

Qu’est-ce qu’un film pédagogique ?
Qu’est-ce en tout cas un film qui mérite d’être distingué (par un Prix au Festival de Cannes), recommandé (à l’ensemble de la communauté enseignante) et soutenu (via l’édition d’un DVD-Rom pédagogique) par l’Education Nationale ?
La question qui se repose chaque année quand tombe le palmarès du Prix de l’Education Nationale (attribué à Elephant en 2004, Cinéma, aspirine et vautours en 2005, Marie Antoinette en 2006), prend cette année un tour plus polémique avec la "censure" (voir ce résumé de l'affaire) subie par le film lauréat, 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Christian Mungiu.
Dans le contexte sensible d’une "alternance" politique, sur un thème idéologiquement brûlant, l’avortement, la décision ministérielle de bloquer la production du DVD pédagogique associé au prix a réveillé le spectre d’Anastasie. Le bruit fait autour de cette affaire dans la presse, la levée de boucliers d’organisations comme la Société des Réalisateurs de Films, la Ligue des Droits de l’Homme ou le Planning Familial (entre autres) ont pour l’instant fait reculer le ministère, qui réserve sa décision en attendant l’avis de la commission de classification des films.
Reste que si médias et associations ont insisté sur les circonstances de cette ténébreuse affaire, agitant l’épouvantail des catholiques intégristes et des lobbies anti-avortement (qui auraient fait pression sur le ministre via Mme Boutin), c’est le principe même du Prix de l’Education Nationale que remet en cause la note envoyée par le cabinet du Ministre à Mme Juppé-Leblond, Inspectrice Générale en charge du cinéma et de l’audiovisuel :
"Pour les années à venir, je vous remercie de bien vouloir veiller à ce que le Jury du Prix de l’Education Nationale prenne en considération, parmi les critères de sélection, non seulement les qualités artistiques des films, la possibilité qu’ils offrent de développer une éducation à l’image, mais aussi leur adaptation à une diffusion auprès de l’ensemble des élèves de collèges et de lycées."
Le ministère pointe ainsi la contradiction entre l’objectif d’une appropriation pédagogique du film primé par l’ensemble des enseignants, et la fonction symbolique de ce prix remis lors du plus prestigieux des Festivals de cinéma.
Explicitement revendiquée par l’IGEN (voir ce discours de l'IGEN), cette volonté de faire signe et sens est assumée chaque année par un jury souverain mêlant enseignants, élèves et professionnels du cinéma. Ainsi en 2006 le président Frédéric Mitterrand proclamait faire "acte de liberté" en couronnant Marie Antoinette de Sofia Coppola, film qui avait hérissé un grand nombre de festivaliers. Ainsi cette année le jury a très tôt écarté de ses possibles lauréats Persepolis de Marjane Satrapi et De l’autre côté de Fatih Akin, au motif qu’ils constituaient des choix "trop évidents" pour un Prix de l’Education Nationale.
Reste que le glissement de la notion de principe de précaution de la sphère de la santé publique à celle de la pédagogie laisse un peu rêveur… Quel livre, quel film sont idéologiquement et politiquement neutres (d’aucuns ont trouvé Elephant de Gus Vans Sant odieusement réactionnaire), quelle œuvre d’art authentique est garantie sans danger aucun et pour quel public ? C'est peut-être ça la proclamation du Prix de l'Education Nationale, et c'est peut-être cela qu'il faut défendre : n’importe quel film peut être un support de réflexion et d’apprentissage s’il est accompagné par le regard d’un pédagogue. Ou, comme le dit joliment Mme Juppé-Leblond, "La vertu de l’art est d’agiter l’esprit. La vertu de la pédagogie est de donner un sens à cette agitation."

[MAJ du 28/07 : Une affaire maintenant close, puisque suite à l'avis de la Commission de classification qui a jugé le film "Tous publics", le Ministère a décidé de diffuser le DVD pédagogique dans les conditions habituelles - voir la dépêche AFP]

Posté dans Thèse-Antithèse par Zéro de conduite le 17.07.07 à 20:12 - 13 commentaires

Même si Un secret de Claude Miller ne sortira que le 3 octobre prochain, il est possible de se plonger dès maintenant dans le passionnant supplément Cinéclasse que lui consacre Le Monde de l'Education (en partenariat avec Zérodeconduite.net) dans son numéro de juillet-août (n° 360).
Dans son éditorial, le journaliste Christian Bonrepaux fait remarquer que la simplicité de l'écriture de Philippe Grimbert, qui n'a sans doute pas été étrangère à son succès de librairie, "ouvre sur des problématiques complexes". Ce sont ces problématiques que le numéro s'attache à baliser, sans oublier de les confronter leur traduction cinématographique. Le mensuel interroge ainsi deux enseignants de philosophie (Education à l'image) et une professeure de Français (De la salle à la classe) sur les thématiques abordables en classe : la dimension autobiographique du roman, l'introduction aux concepts de la psychanalyse, la traduction cinématographique du réseau métaphorique du livre, etc.
Il interviewe plus longuement le psychiatre et psychanalyste Maurice Corcos, spécialiste du lien entre littérature et enfance, qui analyse très finement les liens entre roman familial et Histoire, traçant des parallèles avec des auteurs comme Georges Pérec (à qui il a consacré un livre, Penser la mélancolie, Albin Michel, 2005), Primo Levi ou Orson Welles : "La grande histoire a volé son frère au jeune garçon, le narrateur. Elle se noue, s’enchevêtre jusqu’à l’étranglement avec l’histoire familiale, la relation amoureuse entre son père, Maxime, et Tania, le sacrifice d’Hannah, la mère. C’est ce télescopage et la fièvre du temps qu’il génère qui confère sa force et son originalité à ce roman autobiographique et en même temps fictionnel au sens de la place qu’il donne non seulement aux faits mais aussi à la mémoire nostalgique que prodiguent les fantasmes et l’imaginaire."

Cinéclasse, Le Monde de l'Education N° 360, Juillet-août 2007

Posté par Zéro de conduite le 12.07.07 à 16:10 - Réagir

Non, ce n’est pas Simone de Beauvoir, même si l’éditrice de Jean-Dominique Bauby est jouée par la même Anne Alvaro, ni Jean-Paul Sartre, même si la paralysie du narrateur interprété par Mathieu Amalric peut évoquer le visage tordu du philosophe qu’incarnait Denis Podalydès : passé ces moments de confusion due au visionnage un peu plus tôt dans l’année d’un téléfilm consacré à l’auteur de La Nausée, la discussion s’engage avec les élèves de Terminale littéraire du lycée Eugène Ionesco d’Issy les Moulineaux, réunis sur la base du volontariat pour la projection du film Le Scaphandre et le papillon, adapté par Julian Schnabel du livre de Jean-Dominique Bauby.
Si ce sont les partis pris de mise en scène (notamment cette première partie en "caméra subjective") qui interpellent et partagent tout d’abord le groupe, les échanges s’affinent rapidement autour du riche réseau d’images et de métaphores que tisse le film, et s’élargissent à une réflexion sur la maladie : la présence centrale, relativement rare au cinéma (on peut faire écho à la réflexion menée sur ce site autour du film Le temps qui reste), de la figure du malade, l’évocation sans tabou de ses souffrances mais aussi de sa vitalité et de son désir, etc…
Au bout du compte, si Le Scaphandre et le papillon reste avant tout un film "dur" selon la conclusion des élèves, il réussit à dépasser la facilité de faire de ce récit une expérience de seule compassion.

[Télécharger le document intégral au format .pdf (Acrobat Reader)]

Posté dans De la salle à la classe par Zéro de conduite le 08.07.07 à 22:21 - 3 commentaires

Etre une sentinelle des Etats-Unis et non son âme. Ce principe fondateur de la CIA est un leitmotiv du film Raisons d'Etat (The Good Sheperd). C'est effectivement en tant qu'observateur froid et méticuleux que Robert de Niro choisit de retracer, l'histoire de la CIA, depuis ses origines jusqu'aux années 1960. Il suit pour cela l'itinéraire d'un homme-clef de l'agence, E. Wilson (M. Damon), obsédé par le secret, tant dans son métier que dans sa vie privée. Inspiré d'un authentique espion, James Jesus Angleton (une des têtes pensantes de la CIA recruté en 1942, responsable du désastre de la Baie des Cochons en 1961, destitué en 1975 par Kissinger), ce personnage brille aussi bien par son talent d'analyste et d'observateur, par sa fidélité sans borne à l'agence, que par son incapacité à instaurer des relations affectives chaleureuses. Mari inexistant, père fantomatique, E. Wilson compense en étant une "mère" omniprésente à l'Agence (tel est en tout cas le surnom qui lui est attribué par les Soviétiques). Spécialisé dans le contre-espionnage, il intervient sur tous les points chauds du globe depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu'aux premières années de la Détente : du Londres de 1940 à l’Afrique coloniale, en passant par le Berlin en ruines de l’après-guerre (où il commence à affronter les Soviétiques) et l’Amérique latine des années 50 (où il organise la valse des dictateurs).
On saisit bien sûr l'intérêt que ce film représente pour traiter, en classe de terminale générale, le chapitre portant sur les relations internationales dans la seconde moitié du XXe siècle. On appréciera notamment la reconstitution fidèle d'une époque, réalisée grâce à un savant mélange de films et de photographies d'archive (ainsi à Berlin, mais aussi dans les couloirs du métro londonien et aux Etats-Unis avec les discours de JFK), mais aussi le réalisme dans la peinture des moeurs. On voit ainsi les protagonistes du film, une cigarette à la main (ce qui est aujourd'hui, dans un Hollywood aseptisé, le gage d'un effet de réel), participer aux rites initiatiques de sociétés secrètes (telle Skull and Bones), ou développer des considérations politiquement incorrectes sur les Juifs et les Noirs. On en tirera avec profit quelques enseignements sur les méthodes d'investigation de la CIA (depuis l'analyse de photographies jusqu'au décryptage de bandes-son en passant par des interrogatoires musclés, rythmés au détecteur de mensonge et achevés à coup de LSD).
Il faudra sans doute également se pencher sur les événements historiques qui jalonnent les deux heures cinquante du film. Méritent notamment l'attention des élèves : le recyclage de l'OSS (Office of Strategic Services, organisme créé en 1942 par Roosevelt) en CIA (Central Intelligence Agency, oeuvre de Truman en 1947 pour lutter contre le bloc soviétique), l'organisation de la résistance alliée à Londres en 1940, la dénazification et le partage de Berlin en 1945, les coups d'Etat fomentés en Amérique latine par la CIA, les enjeux de la crise de Cuba, tout comme les échanges et les tractations secrètes entre le KGB et la CIA.
Mais la guerre froide est finie, et le film s'en ressent. Refusant de prendre parti, Robert de Niro traite le géant soviétique tout en nuances (ses espions sont mis sur le même pied que ceux de l'Ouest). Si l'entreprise est respectable, elle n'en conduit pas moins à quelques excès regrettables. Le réalisme et la neutralité politique ne font pas toujours bon ménage : à force de ne pas vouloir dénoncer, Robert de Niro noie certains événements historiques dans le flou artistique. Ainsi il faut prendre le coup d'Etat en Amérique latine fait comme le symbole de toutes les malversations de la CIA sur ce continent en une vingtaine d'année. En mêlant fiction et documentaire, le film prend le risque de survoler les événements historiques sans pour autant compenser par des intrigues romanesques palpitantes. On regrette ainsi l'approche superficielle des relations établies entre la Maison Blanche et la CIA tout comme celles entre l'agence et sa rivale le FBI. Ce défaut concerne même la description des rouages et des prises de décision à l'intérieur de cette administration (qui ont pourtant fait tant débat ces dernières années).
Ces quelques remarques ne retirent rien cependant à l'intérêt du film, qui demande au spectateur de se muer, lui aussi, en observateur froid et méticuleux pour décrypter les rouages et les sous-entendus du film.

[Raisons d'Etat de Robert de Niro. 2007. Durée : 2 h 47. Distribution : Studio Canal. Sortie le 4 juillet 2007]

Posté dans Dans les salles par francis le 05.07.07 à 16:01 - 6 commentaires

On la reconnaît dès les premières images de la bande-annonce : la Mansion Seré, c’est la maison de Psychose. C’est en tout cas ainsi que la filme Israel Adrian Caetano, en contre-plongée, légèrement de biais, sur fond d’orage : comme une authentique maison de l’horreur de film d’épouvante
Mais la Maison Seré fut aussi un centre bien réel de détention clandestine, sis dans la banlieue de Buenos Aires et utilisé de décembre 1976 à mars 1978 par les séides de la junte militaire ; et Buenos Aires 1977 (Cronica de una fuga) raconte l’histoire vraie de Claudio Tamburrini à partir de son livre Pase libre, la fuga de la Mansión : son enlèvement par la police secrète, ses cent-vingt jours de détention, les sévices que lui et ses compagnons eurent à subir, leur évasion aussi héroïque que rocambolesque enfin…
Ce mélange des registres brouille la perception du spectateur qui ne sait jamais trop s’il est dans le réel (comme en atteste l’estampille "tiré d’une histoire vraie") ou le cauchemar (comme semble l’indiquer l’utilisation des codes du genre horrifique), s’il lui faut mobiliser sa capacité d’indignation ou replonger la main dans le seau de popcorn.
Présenté dans la même Sélection cannoise (2006), Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro avait eu l’audace de juxtaposer les horreurs bien réelles du franquisme et les cauchemars goyesques d’une petite fille. On dira plutôt du Buenos Aires 1977 d’Adrian Caetano qu’il a le séant entre deux chaises, hésitant entre les enjeux mémoriels (le réalisateur raconte dans le dossier de presse comment la dictature a marqué son enfance) et la tentation du spectacle. A l’instar du Dernier roi d’Ecosse, Buenos Aires 1977 fait partie de cette génération de films "historiques" (au sens où ils prétendent à la véracité des faits) mais d’où est absente toute réflexion sur l’Histoire : ils proclament ne s’intéresser qu’à la "dimension humaine" des événements qu'ils relatent, qu'ils mettent au service d'une dramaturgie efficace.
Renonçant à comprendre les raisons et les ressorts de la violence d’Etat, Buenos Aires 1977 prend ainsi le risque de tomber dans la caricature complaisante (les trognes patibulaires et les rictus sadiques des bourreaux) ou l’inoffensif prêchi-prêcha (c’est en s’entraidant que nos quatre héros arriveront à s’en sortir). Mais le plus gênant est sans doute l’apolitisme revendiqué de son héros : en insistant lourdement sur l’"innocence" de Claudio Tamburrini (il n’est "qu’un gardien de but" apolitique arrêté sur la foi d'une fausse dénonciation), le film insinue l’idée que ses camarades de détention n’ont eux pas tout à fait volé leur sort. Alors que depuis 2003 une série de décisions politiques et judiciaires ont permis en Argentine de revenir sur l’impunité accordée aux criminels de la junte, cette façon de renvoyer dos à dos bourreaux et victimes ressemble à un sorte de révisionnisme soft…

[Buenos Aires 1977 d'Israel Adrian Caetano. 2006. Durée : 1 h 42. Distribution : Wild Bunch. Sortie le 27 juin 2007]

Posté dans Dans les salles par zama le 01.07.07 à 23:54 - 8 commentaires
Qui aurait pu prédire qu'un dessin animé français en noir et blanc, réalisé par deux novices, portant sur la révolution islamique iranienne et le régime des mollahs, pourrait rencontrer un tel écho ? A l'heure où Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Parronaud, après ceux des festivaliers cannois, remporte les éloges quasi unanimes de la presse, il n'est pas inutile de rappeler l'audace et l'originalité initiales du projet. Elles tranchent en effet avec la tendance paresseuse de l'industrie hollywoodienne à dupliquer ses succès dans des avatars de plus en plus dévitalisés mais toujours aussi lucratifs : on ne peut oublier qu'il y a quinze jours Shrek le Troisième de Chris Miller inondait les écrans français, et que les opus 4 et 5 de la série sont d'ores et déjà en projet…
Nous avons déjà dit ici tout le bien que nous pensions de Persepolis : sa constante invention graphique et narrative, l'équilibre qu'il a su trouver entre humour et émotion, l'universalité des thèmes qu'il déploie. Pour résumer, on ne peut que saluer "la synthèse entre la liberté d’imagination qu’autorise l’animation et la réalité extraite d’une expérience humaine riche et nuancée", selon la très juste formule de Philippe Leclercq pour les Actualités pour la classe du CNDP.
Même s'il sort au moment où les élèves ont déjà déserté les salles de classe, il faut également le caractère éminement pédagogique des qualités de Persepolis, que nous qualifiions de véritable "boîte à outils" pour les enseignants : en Histoire évidemment (l'APHG a édité en partenariat avec le distributeur du film un DVD d'extraits, accompagné d'un petit questionnaire, disponible sur demande), en ECJS et en Arts Plastiques, mais également en Français, notamment pour l'écriture de l'autobiographie… 

[Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. 2007. Durée : 1 h 35. Distribution : Diaphana. Sortie le 27 juin 2007]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 27.06.07 à 16:32 - 12 commentaires
En réaction à la "politique des auteurs" lancée par François Truffaut et les Cahiers du Cinéma, dont l'effet pervers était de sacraliser la signature du réalisateur au détriment des autres créateurs du film, le critique et cinéaste Luc Moullet (dont le nouveau film est actuellement en salles) a inventé le concept de "politique des acteurs" (titre d'un ouvrage paru en 1993) : sa thèse est qu'au même titre que les cinéastes, certains grands comédiens — Gary Cooper, John Wayne, Cary Grant, James Stewart — font œuvre, par le choix des rôles qu'ils interprètent, par la continuité de leur gestuelle ou de leur travail corporel. La langue populaire reconnaît d'ailleurs confusément cet état de fait quand elle parle d'un film "de" Bruce Willis ou "de" Louis de Funès : l'effet de signature du réalisateur disparaît derrière la personnalité du comédien-vedette…
Si l'on accepte ce postulat de départ, la filmographie d'un comédien devient un objet d'étude à part entière, que l'on se place sur le terrain esthétique, sociologique ou historique. On avait tenté de le faire ici à propos de Louis de Funès (Louis de Funès, héros français) et, dans une moindre mesure, de Sylvester Stallone (Stallone, icône reaganienne, Les historiens aiment Stallone). Kevin Labiausse propose sur le site Cinehig un travail autour de la filmographie de Romy Schneider… et du programme d'Histoire de Troisième, choix qu'il justifie de manière assez convaincante : "Allemande, Romy Schneider est née en 1938 et son enfance sera traversée par un conflit qui conduira ses parents à quitter Vienne et à s’installer, fortuitement, à quelques encablures du nid d’aigle d’Hitler. Ce passé personnel et national la marquera à jamais dans sa vie et dans ses choix professionnels. Rejetant au début des années 1960 l’image passéiste et idéalisée d’une Sissi dans laquelle elle ne se reconnaît pas, elle va alors s’engager dans un cinéma où il est encore question d’histoire, mais surtout question des faits les plus sombres du XXème siècle, et plus particulièrement de la Seconde Guerre mondiale."
A partir d'un choix très précis (minutage à l'appui) d'extraits tirés de sept films de l'actrice (du Cardinal d'Otto Preminger en 1963 jusqu'à La Passante du Sans-souci en 1982), il propose de faire travailler les élèves sur des thèmes comme l’occupation allemande (dans Le Vieux fusil), l'exode (dans Le Train de Pierre Granier-Deferre) ou le ségrégationnisme aux Etats-Unis (dans Le Cardinal).

 

Posté dans Le classeur par zama le 25.06.07 à 11:42 - 4 commentaires

 

Au début de son livre American Vertigo, Bernard Henri Levy oppose à la vitesse de l’avion la lenteur de l’automobile, pour justifier le choix de ce moyen de transport : "Alors que le voyage en avion écrase temps et distance, alors qu’il fait se compénétrer points de départ et d’arrivée, alors que le train lui-même est, au dire de Proust, ce véhicule "magique" qui vous transporte par enchantement de Paris à Florence ou ailleurs ce long et endurant voyage en voiture…" (p. 27, Edition du Livre de Poche)
Replacée en voix-off au début d’American Vertigo, le film, la déclaration d’intention se révèle paradoxale : car en compactant en 1 h 35 de projection les douze mois du voyage de BHL et les 400 pages de son livre, Michko Netchak prend l’exact contrepied de cette ode aux lenteurs de la route. Multipliant les étapes jusqu’à l’absurde, en une accumulation de très courtes séquences (pas plus de deux ou trois minutes) qui donnent l’impression de finir avant d’avoir commencé, American Vertigo tient moins du "carnet de route subjectif" que du flip book feuilleté à toute allure. Il donne au spectateur l’impression désagréable d’être embarqué dans un voyage en groupe au guide certes brillant mais au timing particulièrement serré : deux minutes d’arrêt, trois photos, et hop on remonte dans le car…
En maintenant ce rythme effrené, le documentaire perd ainsi sur les deux tableaux : si le cinéma n’y existe pas vraiment de manière autonome (aucune séquence n’a le temps de se développer, aucun personnage la possibilité d’émerger), il ne sert pas au mieux la prose du livre. En se contentant d’illustrer platement les mots (lus par Jean-Pierre Kalfon) par la multiplication des images, le montage ne fait qu’accentuer l’aspect accumulatif et redondant des descriptions de Bernard-Henri Levy, et partant son absence de véritable point de vue : (exemple pris au hasard, la décrépitude de Buffalo) "…longues avenues sans voitures qui s'étirent à l'infini; pas un restaurant où dîner; peu d'hôtels; des faux jardins à la place des immeubles; des terrains vagues à la place des jardins; des arbres morts ou malades; des gratte-ciel fermés, délabrés ou en passe d'être détruits; oui, la ville qui a inventé les gratte-ciel et où l'on trouve, aujourd'hui encore, quelques-uns des plus beaux spécimens du genre en est réduite à les abattre car un gratte-ciel inoccupé est un gratte-ciel qui se décompose et qui, un jour ou l'autre, vous tombe sur la tête; la bibliothèque qui va fermer l'une de ses ailes; le journal local qui périclite; l'histoire, que me raconte l'un de ses journalistes, de ces maisons que leurs propriétaires, parce qu'ils ne pouvaient ni les payer ni les revendre, ont préféré brûler pour toucher au moins l'assurance; des rues sans eau ni courrier; jusqu'à la gare centrale qui fut, du temps des aciéries, le cœur de la région et dont il ne reste qu'une ruine, énorme pain de sucre à l'abandon, panneaux métalliques rouillés, bruit du vent, vol de corbeaux et, en grandes lettres du début du siècle, «The New York Central Rail Road» déjà à demi effacé."

[American Vertigo de Michko Netchak. 2007. Durée : 1 h 35. Distribution : Sophie Dulac. Sortie le 20 juin 2007]

Posté dans Dans les salles par zama le 21.06.07 à 18:30 - 3 commentaires

"Fils unique, j'ai longtemps eu un frère. J'avais un frère. Plus beau, plus fort. Un frère ainé, glorieux, invisible."
Débarqué plutôt discrètement sur les rayonnages à l'été 2004, Un secret, le second roman du psychanalyste Philippe Grimbert s'est tranquillement installé à l'automne dans le classement des meilleurs ventes, succès éditorial couronné par le Prix Goncourt des Lycéens (voir ce compte-rendu du travail d'une classe du Mans), la même année.
Rendu très accessible par la brièveté de sa forme et la limpidité de son écriture, Un secret recelait une grande densité narrative et un vrai sens du tragique : le lourd secret de famille pesant sur les épaules du fils trop frêle révélait une magnifique histoire d'amour marquée par la grande histoire…
C'est dire qu'on attend avec curiosité sa transposition sur grand écran par Claude Miller, réalisateur qui a déjà adapté des auteurs aussi divers qu'Emmanuel Carrère (La Classe de neige), Nina Berberova (L'Accompagnatrice), Ruth Rendell (Betty Fisher et autres histoires) et… Anton Tchekov (La Petite Lili) : comment le scénariste aura traité l'entrelacement narratif des différentes époques du roman ? comment le réalisateur saura retranscrire le passage insensible entre le mythe des origines et l'histoire familiale, entre fantasme et réalité ?
Un secret, qui sortira en salles le 3 octobre, fera en tout cas l'objet d'un substantiel accompagnement pédagogique : un supplément Cinéclasse dans le numéro d'été du Monde de l'Education (dans les kiosques début juillet), un dossier pédagogique sur Zérodeconduite.net (dès la fin du mois de juin) et à la rentrée un dossier complet de 64 pages édité par le Livre de Poche et envoyé dans tous les lycées de France.

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 19.06.07 à 22:07 - 2 commentaires
L'Amérique, l'Amérique, je veux l'avoir et je l'aurai,
L'Amérique, l'Amérique, si c'est un rêve, je le saurai…
Est-ce sur l'air entraînant de Joe Dassin et les paroles allègres de Pierre Delanoë que Valérie Mitteaux, Anna Pitoun et Rémi Rozié ont-ils commencé leur périple américain et leur documentaire Kings of the world ? Citation pour citations, leur note d'intention convoque plutôt Jean Baudrillard ("Faites dix mille miles à travers l’Amérique et vous en saurez plus long sur ce pays que tous les instituts de sociologie ou de sciences politiques réunis") et Jacques Derrida ("La déconstruction, c’est l’Amérique. Le pays du pouvoir absolu et de l’extrême précarité, de l’hégémonie et de la crise..."). Ces deux phrases ont valeur de programme : soit la volonté, via la forme basique du road movie (une suite de rencontres au fil des kilomètres), de composer un portrait au "ras du bitume" de l'americana ; et celle de "déconstruire" le(s) rêve(s) américain(s), et l'idée qu'on s'en fait des deux côtés de l'Atlantique.
Sous la référence un peu écrasante au philosophe français (dont la mort est annoncée à la radio au moment-même où nos documentaristes prennent la route… en même temps que celle de l'acteur Christopher Reeves) se cachent quelques bonnes idées. La première, qui part du sage principe selon lequel il vaut mieux partir du cliché qu'y arriver, est d'arpenter les "lieux (au sens propre) communs" de l'imaginaire américain (la laverie automatique, le ranch, le dinner, Hollywood Boulevard, Las Vegas), et d'interroger ses "types" les plus identifiés (le cowboy, la serveuse, le biker, le mormon). La seconde consiste à tendre aux citoyens étatsuniens le miroir de la puissance supposée de leur pays, avec cette question pour viatique : "Que pensez-vous de l’influence de votre pays sur le reste du monde ?"
On pourra aprofondir l'étude avec l'article d'Anne Henriot pour les Actualités pour la classe du CNDP qui propose une étude du film en trois temps : Un road movie, Un modèle ébranlé, Une vitalité novatrice, ainsi qu'avec celui de Nicolas Bauche pour les Cafés Géos.

[Kings of the World de Valérie Mitteaux, Anna Pitoun et Rémi Rozié. 2006. Durée : 1 h 53. Distribution : Pierre Grise. Sortie le 13 juin 2007]

Posté dans Dans les salles par zama le 15.06.07 à 23:39 - Réagir

 

Deux "trilogies" plus tard on aurait tendance à l’oublier, mais George Lucas a eu une vie avant Star Wars : en 1969, jeune étudiant en cinéma frais émoulu de l’Université de South California, il se laisse convaincre par Francis Ford Coppola, associé à la Warner Bros, de reprendre son court-métrage de fin d’études pour en faire un long-métrage de fiction.
Deux ans plus tard, THX 1138 sera un sanglant échec commercial malgré les modifications imposées par la Warner, et George Lucas tirera les enseignements de cette douloureuse expérience, avec le succès que l’on sait.
En redécouvrant aujourd’hui le film en salles dans sa version "director’s cut" (montage légèrement remanié, image et son restauré, ajout de plans numériques), on est frappé de constater à quel point THX 1138, est aux antipodes des pop-corn movies et du cinéma commercial dont la saga Star Wars allait consacrer l'avènement : à l’instar de 2001, l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick, le premier film de George Lucas, qu’il désignait comme un "documentaire du futur" appartient au genre de la science-fiction adulte, réflexive et austère.
Souvent comparé aux contre-utopies ou "dystopies" littéraires (voir ce passionnant site de la BNF) comme Le Meilleur des mondes ou 1984, THX 1138 (du "nom" de son héros, qui se dressera contre le système après avoir connu l’amour—prohibé— dans les bras de LUH 3147) livre la vision cauchemardesque d’un futur totalitaire où les masses subissent un conditionnement incessant (par la religion, les sédatifs, la télévision), et où toute manifestation individuelle est sévèrement sanctionnée. Loin de chercher à rendre cette vision plaisante, George Lucas s’attache à nous plonger dans véritable enfer sensoriel, à la fois visuel (géométrie, monochromie, minimalisme) et sonore (voir cette analyse de la B.O. de Lalo Schiffrin). Cependant la principale audace du film est narrative : dans THX 1138 le pouvoir est à la fois partout et nulle part, il n’a ni tête ni centre, aussi toute résistance individuelle est vouée à l’échec.
Réécriture assez transparente de l’allégorie de la Caverne de Platon (le dernier plan du film montre THX, libéré de ses entraves souterraines, se dressant face au soleil éblouissant), le premier film de George Lucas est ainsi d’une grande densité philosophique. De manière plus originale, on pourra également proposer aux élèves de Terminale une lecture historique du film, en leur montrant comment la mise en scène du futur permet en fait de critiquer le présent (G. Lucas parlait de science-fiction sociologique), et en analysant le film comme expression de la contre-culture étudiante des années soixante-dix : "Au temps des cheveux longs, des drogues prohibées et de l’amour libre, George Lucas imagine une société du futur où tous ont le crâne rasé, où la prise de drogue est obligatoire et l’accouplement interdit." (extrait du site officiel)

[THX 1138 Director's cut de George Lucas (reprise). 1971. Durée : 1 h 28. Distribution : Solaris. Sortie le 13 juin 2007]

Posté dans Dans les salles par zama le 12.06.07 à 15:37 - 10 commentaires

"Algérie, 1959. Les opérations militaires s'intensifient. Dans les hautes montagnes kabyles, Terrien, un lieutenant idéaliste, prend le commandement d'une section de l'armée française. Il y rencontre le sergent Dougnac, un militaire désabusé. Leurs différences et la dure réalité du terrain vont vite mettre à l'épreuve les deux hommes. Perdus dans une guerre qui ne dit pas son nom, ils vont découvrir qu'ils n'ont comme pire ennemi qu'eux-mêmes."
Le voilà-t-il enfin le "grand film sur la Guerre d'Algérie" qui battra en brêche ce lancinant et trompeur (récemment La Trahison et Mon colonel ont proposé des visions originales et convaincantes du conflit) sentiment d'absence de la période sur les écrans ? L'Ennemi intime s'annonce en tout cas comme l'un des projets les plus excitants de la rentrée, par l'association inédite entre le scénariste Patrick Rotman, rigoureux historien de la période (notamment à travers ses deux documentaires fleuve, La Guerre sans nom et L'Ennemi intime), et le réalisateur Florent Siri, spécialiste du film d'action (Nid de guêpes, Otage, tourné avec Bruce Willis à Hollywood), qui devrait permettre de concilier ambition artistique et grand spectacle…
Si le film se présente comme un vrai "film de guerre" (la date de 1959 renvoie aux violentes opérations du plan Challe), avec les moyens correspondants, il reprend également la réflexion entamée par le documentaire du même nom écrit et réalisé par Patrick Rotman : "comment un homme ordinaire devient un bourreau banal, voire un témoin indifférent ?"

Posté dans L'agenda par zama le 10.06.07 à 22:01 - 3 commentaires

[Article déjà publié à l'occasion du Festival de Cannes 2007]

Le parcours d’un homme peut-il résumer un demi-siècle d’Histoire ? C’est le pari de L’Avocat de la Terreur de Barbet Schroeder (Un Certain Regard) qui en suivant (et en perdant parfois) les traces de l’avocat Jacques Vergès, nous ballade de l’Europe, au Proche-Orient, du Maghreb jusqu’au Cambodge, de la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux années 1990… Le film, qui pourrait porter comme sous-titre "L’envers de l’histoire contemporaine", permettra en ces temps de révisions aux lycéens les plus curieux de relire d’un autre œil leur programme d'Histoire de Terminale.
Dense et complexe, L’Avocat de la terreur reste foncièrement pédagogique, par la grâce d’un montage qui slalome avec aisance entre les grands procès de l’avocat. Sur un mode tantôt ironique (voire franchement désopilant), tantôt terrible, il montre le parcours d’un homme dont on continue à se demander au final s’il est un héros ou un salaud. Choix de cinéma ou incapacité à percer le mystère, le film ne répondra pas vraiment à la question à la mode "Qui connaît monsieur Vergès ?".
Amoureux passionné, qui plaide pour Djamila Bouhired et Magadalena Kopp, s’enflammant pour la cause révolutionnaire ? Stratège brillant qui impose dans le monde de la plaidoirie la "rhétorique de la rupture" destinée à renvoyer l’accusation à une stérilité argumentative ? Ami douteux qui cultive un réseau nébuleux, des héritiers de l’idéologie nazie au terroriste Carlos, en passant par Pol Pot et une belle brochète de despotes africains ? Héros, revenu de tout, d’un vrai film d’espionnage ?
Une chose est certaine, Vergès sait théoriser et exposer son action. Mais l’acuité de son intelligence laisse éclater un égotisme pétri d’orgueil, l’orgueil de celui qui se vante, à propos du procès Barbie, de valoir à lui seul les trente-neuf avocats de la partie civile.
A travers le portrait de cet homme indéfinissable, c’est un "il était une fois la révolution" que nous raconte L’Avocat de la terreur : l’histoire d’une jeunesse folle éprise d’actions généreuses qui auront viré au fanatisme.

> On pourra précéder ou prolonger le plaisir de la projection en surfant sur le passionnant site officiel du film qui revient sur les protagonistes et les dossiers du film, extraits, textes et liens à l'appui.

[L'Avocat de la terreur de Barbet Schroeder. 2007. Durée : 2 h 15. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 6 juin 2007]

 

Posté dans Dans les salles par comtessa le 06.06.07 à 11:39 - 11 commentaires
Choix artistique ou raisons commerciales, le diptyque de Clint Eastwood sur la bataille d'Iwo Jima était arrivé sur nos écrans en deux temps : Mémoires de nos pères en octobre 2006 et Lettres d'Iwo Jima en février 2007. Il devrait en être la même chose pour l'édition DVD, puisque vont paraître à quelques mois d'intervalle les DVD de Mémoires de nos pères (dans les bacs depuis le 30 mai) et de Lettres d'Iwo Jima (prévu pour la fin août). Il faudra sans doute attendre un peu plus pour disposer d'un coffret de la "saga" qui réunisse les deux films.
Le diptyque aura en tout cas sa place dans la DVDthèque de tout passionné d'histoire, tant le projet de Clint Eastwood est hors-normes. Non content de filmer un simple champ-contrechamp de la bataille d'Iwo Jima (côté américain, côté japonais), il a, à partir de sources très différentes (un roman de James Bradley, les lettres enterrées par les combattants japonais) adopté deux modes de narration très contrastés pour bâtir sa réflexion sur l'héroïsme et la mémoire des conflits.
Accueilli un peu tièdement à sa sortie par certains critiques, décontenancés par l'entrelacement des strates temporelles, le ton très réflexif et mélancolique du film, Mémoires de nos pères n'apparaît que plus passionnant face au classicisme de Lettres d'Iwo Jima. Comme nous l'indiquions à l'époque, c'est aussi le volet le plus pertinent dans le cadre des programmes d'histoire (Premières générales, Terminale STG), et sa complexité s'accorde parfaitement à l'étude fragmentée que permet le DVD : "Il présente en effet la réalité des combats menés lors de la reconquête du Pacifique, qui sont plus rarement abordés au cinéma que les grandes batailles européennes de cette période. Il est utile d'autre part pour comprendre les différents enjeux de la guerre totale menée par les Etats-Unis : la tournée des survivants du cliché de Rosenthal rappelle en effet l'intense travail de propagande mis en oeuvre pour convaincre les Américains du bien-fondé de leur combat comme de l'impérieuse nécessité de financer l'effort de guerre de la nation."
Outre les bonus offerts par le DVD (notamment une présentation du film par Clint Eastwood, le livre et le scénario du film) l'enseignant pourra s'appuyer sur l'article de Philippe Leclercq pour les Actualités pour la classe du CNDP, sur un article du TDC N° 932 du 15 mars 2007, "Des héros américains face à l'armée des ombres japonaise", et indirectement (notamment pour tout ce qui concerne l'historique de la bataille) sur le dossier pédagogique que nous avions consacré à Lettres d'Iwo Jima
Posté dans Le classeur par zama le 05.06.07 à 12:27 - Réagir

Comme en 2002 avec Elephant de Gus Van Sant, le Jury (six enseignants, deux étudiants et deux "professionnels" : l'actrice Bernadette Lafont, et le metteur en scène Marcel Bozonnet) du Prix l'Education Nationale a devancé celui de la Sélection Officielle en couronnant le très beau 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu quelques heures avant qu'il se voie décerner la Palme d'Or…
Voici le texte de la proclamation du jury, qui motive ce choix :
"4 mois, 3 semaines, 2 jours est une fiction radicale, mais émouvante parce c'est un film qui ne triche jamais. Une des grandes qualités du film consiste à regarder le sujet droit devant d'une manière implacable, sans disgression, sans rupture de rythme.
Ce qui nous est donné à voir, c'est une relation d'une extraordinaire solidarité entre deux jeunes femmes pour permettre à l'une d'entre elles de subir un avortement clandestin. Ce qui dans les dernières années du communisme en Roumanie était un acte illégal (depuis 1966), qui fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes.
Dés les plans d'ouverture, sans que rien ne soit pourtant exprimé, le film installe une atmosphère d'indécision et d'oppression.
A partir de là, le film s'inscrit dans une esthétique naturaliste. Sans misérabilisme, en de longs plans séquences, alternativement hyper mobiles ou fixes, la caméra capte la déliquescence d'un pays sous le joug totalitaire tout en restant focalisé sur les deux personnages principaux, leurs actes, leurs émotions. Nous avons été particulièrement sensibles à la double perspective: l'inscription historique et la question de l'avortement toujours d'actualité.
L'aproche descriptive, se révèle d'une incroyable efficacité. Clea tire l'action vers le thriller, captant le spectateur pour ne plus le lacher. De ce point de vue la longue quête nocturne d'Otilia et de son "baluchon" encombrant est un modèle du genre. Et comment ne pas parler de la scène centrale du film —un insupportable huis-clos au cours duquel l'avorteur, se livre à un abject chantage sexuel— qui est montré sous la forme d'un hymne au hors champ (avec notamment la force du plan fixe sur Otilia de profil dialoguant avec son amie).
Pour échapper aux pièges de l'académisme et des raccourcis psychologiques d'un tel argument scénaristique, il est évident qu'il fallait un grand cinéaste. Cristian Miungiu épure son trait et enchaîne les séquences avec une maîtrise formelle époustouflante (qui s'inscrit dans le renouveau du cinéma roumain). Enfin, est-il besoin de dire que la sobriété de la mise en scène est valorisée par une direction d'acteurs remarquables.
"
Joint par téléphone, Vincent Marie, un des six enseignants du jury, professeur d'histoire et membre actif de Cinehig (voir notamment son dossier sur le cinéma africain) a levé un coin de voile sur les délibérations : 4 mois l'a emporté "en finale" sur le film israélien La visite de la fanfare d'Eran Kolirin, présenté dans la sélection Un certain Regard et qui a reçu le Prix de la Jeunesse. Selon lui, le Jury a voulu refléter une Sélection Officielle "engagée et ouverte sur le monde" (s'inscrivant ainsi en décalage avec le choix de l'année précédente, Marie Antoinette, qui l'avait emporté sur Babel grâce à la voix prépondérante du président Frédéric Mitterrand), tout en "prenant des risques" : il a ainsi écarté Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud et De l'autre côté de Fatih Akin, très appréciés par le jury mais qui auraient constitué des choix "un peu trop attendus" pour un Prix de l'Education Nationale. Comme les années précédentes, le film lauréat fera l'objet d'un DVD pédagogique qui devrait sortir dans le courant de l'année prochaine.

Posté par Zéro de conduite le 01.06.07 à 14:43 - 14 commentaires

Luc Besson, le Georges Soros du cinéma ? A l'image du financier américain, chantre de l'ultralibéralisme et de la spéculation débridée (il reste célèbre pour avoir en 1992 obligé la livre Sterling à sortir du Système Monétaire Européen), se reconvertissant sur le tard dans la philanthropie et le multilatéralisme, Luc Besson a fait prendre dernièrement un tour étonnant (et définitif ?) à sa carrière. Annonçant que son dixième film en tant que réalisateur, Arthur et les Minimoys, serait également son dernier, il multiplie depuis les projets à vocation philanthropique, et s'apprête à lancer la une Fondation à son nom.
C'était d'abord en avril de la mise en production de Boomerang, "film écolo" du photographe-star Yann-Arthus Bertrand, dans la double lignée du livre La Terre vue du ciel et du "film d'Al Gore" Une Vérité qui dérange, qui sera "proposé gratuitement aux distributeurs". Ce fut ensuite début mai l'annonce d'un événement à l'intitulé joliment oxymorique, le Festival Cannes et Banlieues (illus.), qui consistait à offrir aux habitants de 10 villes de banlieue parisienne (Saint-Denis, Chanteloup-les-Vignes, Garges-les-Gonesse…) la projection d'un film sélectionné au Festival de Cannes.
L'annonce a été accueillie par un certain scepticisme (ne s'agissait-il pas d'une opération de publicité déguisée ou de relations publiques pour la future Cité du Cinéma que Besson veut installer à Saint-Denis ?) et quelques sarcasmes, mais à en croire ce reportage du journal Libération, le pari était réussi malgré quelques couacs inauguraux (liés au choix hasardeux de film que personne n'avait vu). L'entregent de Luc Besson a permis de débloquer les autorisations nécessaires, et le public a réagi de manière positive : "Les habitants de Sarcelles se seront familiarisés avec le cinéma coréen, via Souffle de Kim Ki-duk, «un des plus applaudis», assurait Luc Besson, vendredi, dans les coulisses de La Courneuve. «Des centaines de personnes sont restées concentrées devant cette histoire d'amour entre un prisonnier et une femme mariée délaissée. L'action pendant une heure et demie se passe derrière la vitre d'un parloir, et personne n'est parti.» Mais le prix du public de banlieue revient sans conteste à Persepolis, un des plus beaux souvenirs pour le réalisateur de Taxi, du Cinquième élément et du Grand Bleu : «Je garderai en tête les images de ces femmes voilées regardant l'histoire de cette gamine, elle-même sous une burqa, en Iran...»"
L'initiative a en tout cas le mérite de jeter un beau pavé dans la mare de l'éternel débat sur la démocratisation culturelle

Posté dans Evénements par Zéro de conduite le 30.05.07 à 16:26 - 8 commentaires
Histoire et politique
L’année dernière, en couronnant Le Vent se lève et les acteurs d’Indigènes, le jury avait imprimé au Festival une couleur historique, voire politique (qui ne reflétait d’ailleurs pas forcément la Sélection elle-même). Cette année, si les soubresauts du monde étaient abordés, c’était plutôt hors-compétition (Sicko de Michael Moore, Un cœur invaincu de M. Winterbottom, La Onzième heure, nouveau documentaire écologique), avec en point d’orgue la présentation surprise, en fin de Festival, du film d’Andrei Nekrassov sur Alexandre Litvinenko (Rébellion : l’Affaire Litvinenko). En compétition, pas de grande fresque historique à la Le Vent se lève ou Indigènes, pas d’épopée collective, on observait au contraire un repli sur les drames individuels, voire franchement intimes. Quand l’histoire était abordée, c’était par le biais de ses conséquences sur les destins individuels : la Marjane de Persepolis, qui vit dans sa chair l’évolution politique de l’Iran après la révolution islamique, ou la Gabita de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, conduite à avorter clandestinement dans la Roumanie communiste de Ceaucescu.

Rythme(s)
Tandis que sur la Croisette la course contre la montre rythme les esprits et les corps jusqu’à l’épuisement, à l’intérieur des salles, on est souvent face à un regard qui prend son temps, qui étire la lenteur jusqu’à la contemplation, et le quotidien à la réflexion métaphysique : ainsi les films de Carlos Reygadas, Andrei Zviaguintsev, Bela Tarr, ou Naomi Kawase ont parfois mis les festivaliers à rude épreuve. En contrepartie de sa patience, les réalisateurs ont gratifié le spectateur de chefs d’œuvre plastiques (à tel point qu’on a pu parler de festival de chefs opérateurs) : le noir et blanc superbement contrasté de Bela Tarr ou la palette d’infinies nuances de Carlos Reygadas trouvaient sur l’écran gigantesque du théâtre Lumière un magnifique écrin. Le titre du film de Reygadas, Lumière silencieuse, pouvait d’ailleurs faire programme : dans nombre de ces films, la lumière faisait figure de personnage principal. A charge pour le spectateur de ressentir une forme de transcendance dans cette perfection visuelle, faute de quoi l'ennui guette.

Drames
Cette année plus encore peut-être que les précédentes, la comédie semblait le grand absent de la Croisette. Dans cette avalanche de drames mis en scène avec le plus grand sérieux, l’humour noir des frères Coen ou de Quentin Tarantino, a permis d’heureuses respirations ; et l’on aurait volontiers donné un Prix d’interprétation au génial comédien Kang-Ho Song, qui apporte son décalage comique au drame Secret Sunshine. C’est sans doute aussi pourquoi Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud a été ovationné : son mélange d’humour et d’émotion en faisait un des films les plus populaires (au meilleur sens du terme) du Festival. Dans la catégorie "noir c’est noir", deux films ont marqué les esprits, avec des fortunes opposées : le choc provoqué par 4 mois, 3 semaines et 2 jours s’est retourné en sa faveur et propagé jusqu’au Palmarès. En revanche, le radical Import/Export d’Ulrich Seidl a endossé la défroque du vilain petit canard : la désapprobation des spectateurs (quittant la salle par rangées entières) et des critiques, n’a pas été désavouée par le jury.

Thèmes : deuil et religion
Difficile de tracer des lignes thématiques entre des films venus d’horizons (géographiques, stylistiques) si divers. Cependant deux thèmes se sont dégagés très fortement au fil des projections : celui du deuil d’abord (ou de la difficulté de se reconstruire après la perte d’un être cher) qui réunissait des propositions aussi diverses que Tehilim de Raphaël Nadjari et les Chansons d’amour de Christophe Honoré, La Forêt de Mogari de Naomi Kawase et De l’autre côté de Fatih Akin. Parfois liée à ce thème du deuil (dans le film de Raphaël Nadjari et Secret Sunshine de Lee Chang-Dong), la religion faisait une apparition remarquée. Judaïsme (Tehilim), Islam (Persepolis), religions chrétiennes (Secret Sunshine), les trois grands monothéismes, du moins certains de leurs fidèles, auront été la cible de vives critiques. Mais alors que deux films semblaient empreints de spiritualité (Le Bannissement, Lumière silencieuse), c’est au très laïque Fatih Akin pour De l’autre côté qu’est allé le Prix Œcuménique.

Palmarès
Le jury ne semble pas cette année avoir cherché à faire sens (politiquement ou artistiquement : pas de "double prix", de prix d’interprétation "collectif"), s’attachant plutôt à distinguer la qualité d’œuvres nombreuses et diverses. Beaucoup de prix (dont un double Prix du Jury, un Prix du Soixantième pour Gus Van Sant) ont permis de récompenser pas moins de neuf films sur les vingt-deux sélectionnés. On remarquera que les signatures prestigieuses, sans lequel le Festival ne se ressemblerait pas, (Tarantino, Sokourov, Tarr, Wong Kar Wai, Kusturica, les Coen) n’ont pas fait l’événement, et que le Jury a préféré distinguer des auteurs en devenir (le symbole le plus fort étant la Palme d’or attribuée au roumain Christian Mungiu), et des œuvres à priori fragiles ou difficiles. Cause ou conséquence de ces choix, on notera enfin qu’à l’exception du plus européen d’entre eux, Gus Van Sant (il est aujourd’hui produit par la société française MK2) les réalisateurs américains sont repartis bredouilles, malgré des films très réussis (Zodiac, No country for old men, We own the night). On murmure déjà que Thierry Frémaux aura du mal à faire revenir les studios sur la Croisette, l’année prochaine…

Posté par Zéro de conduite le 28.05.07 à 14:56 - 3 commentaires
Pour désigner la démarche d’un réalisateur, les critiques parlent parfois, un peu pompeusement, de "geste" cinématographique. Pour le coup, le terme s’applique avec une merveilleuse simplicité au premier film de Sandrine Bonnaire en tant que réalisatrice. Elle s’appelle Sabine n’est en effet qu’un geste, tout entier résumé par son titre : il s’agit de nous donner à voir (plutôt que nous "montrer") un être humain singulier ; une singularité marquée par le handicap, sans pour autant s’y résumer.
Sabine est la sœur cadette de Sandrine Bonnaire. Enfant "différente" puis adolescente "inadaptée", elle a peu à peu sombré dans ce que l’on ne diagnostiquera que des années plus tard, après un passage destructeur en hôpital psychiatrique, comme une forme d’autisme. Mêlant le passé (images tournées à l’adolescence, notamment lors de vacances en famille ou d’un voyage des deux sœurs aux Etats-Unis) et le présent (au gré d’un long séjour dans l’institution spécialisée où (re)vit maintenant sa sœur), Sandrine Bonnaire nous donne le temps de connaître Sabine et de mettre sur des mots (autisme, handicap) et des symptômes qui font peur, une histoire et des sentiments.
Pour inconfortable qu’elle soit (pour dire les choses crûment, Sabine —celle d’aujourd’hui— se déplace et parle lentement, le dos voûté et le regard fixe ; Sabine parfois crie, frappe, bave ; Sabine pose inlassablement à sa sœur les mêmes questions dans les mêmes termes : "est-ce qu’après ma sieste tu seras encore là pour moi ? est-ce que tu reviendras me voir demain ? et après-demain, est-ce que tu seras là à nouveau ?"), cette expérience est parmi les plus émouvantes et les plus enrichissantes que l’on ait vécues pendant tout le Festival. Et l’on ne voit pas, sur l’ensemble de ceux qui nous auront été présentés lors de ce Festival, de personnage qui nous ait plus touché dans son (et notre) humanité.
Bouleversant, Elle s’appelle Sabine est également utile : le film dresse le constat du manque de structures d’accueil spécialisées pour les enfants et les adultes handicapés , qui met les familles aux prises avec des choix déchirants : garder leur fille, leur fils, leur frère ou leur sœur à la maison, au risque d’une déstabilisation de leurs vies personnelles, ou les interner dans les seules structures disponibles, souvent l’hôpital psychiatrique, décision dont on voit les effets destructeurs sur la personne de Sabine.

Elle s'appelle Sabine de Sandrine Bonnaire, Quinzaine des Réalisateurs

Posté par zama le 27.05.07 à 18:44 - 3 commentaires

En signant l’adaptation du roman de Barbey d’Aurevilly, Catherine Breillat rejoint le bal à la mode des adaptations costumées, aux côtés de Jacques Rivette et de son Ne touchez pas la hache. A la différence notable, que s’il y a dans les deux cas souci de fidélité au texte littéraire, le langage paraît naturel et le rythme romanesque préservé par l’écriture cinématographique de Catherine Breillat, tantôt vive, tantôt lascive, à l'image de la panthère, animal fétiche de l’auteur dandy.
Si comme le titre l’indique, la vérité réside dans la fidélité infidèle, la mise en scène reproduit de manière vertigineuse le paradoxe. En effet, si elle s’attache aux traits caractéristiques de l’écriture de Barbey : récit enchâssé (traduit en un flash-back entrecoupé), héroïnes féminines "viriles" et personnages masculins délicieusement féminins, elle sait aussi s’émanciper du roman, mais sans être hors-sujet, toujours avec l’objectif d’en restituer la vérité profonde, celle du romantisme des artistes. La Vellini et son amant Ryno partent-ils à l’étranger ? ce sera dans une Algérie digne de Delacroix ; la Vellini réside dans un hôtel particulier ? ce sera un musée improbable, évoquant davantage la célèbre maison de Pierre Loti qu’un appartement bourgeois du XIX°. Enfin, Fu’ad Ait Aattou incarne un Ryno renversant, que Breillat a choisi pour sa resssemblance avec le portrait de Lorenzo Lotto, mais aussi pour sa bouche sensuelle qui évoque le souvenir des adolescents du Caravage. Quant à la marque de fabrique de Breillat, ses fameuses scènes de nus, elles acquièrent une dimension picturale ; et quand elles s’animent, c’est pour faire respirer le texte de l’Amour.
Une vieille maîtresse offre donc un tableau magistral de l’amour Romantique (au sens littéraire du mot), centré sur une Vellini haute en couleurs, à la fois maman et putain, sublime et parfois grotesque, le regard ironique de la réalisatrice rappelant le narration des récits de Barbey. On ajoutera que la distribution est taillée sur mesure jusque dans les seconds rôles, avec un Michaël Lonsdale cynique et une Yolande Moreau pétrie de bons sentiments hypocrites

Une vieille maîtresse de Catherine Breillat. Sélection Officielle

Posté par comtessa le 25.05.07 à 14:51 - 8 commentaires

Une grand-mère, Alexandra, vient rendre visite à son petit-fils, sous-officier, dans un baraquement militaire, en Tchétchénie. Dans la poussière sépia, sous un soleil sale, les soldats portent l’uniforme débraillé, écrasés par le vide et l’absence de repères, hors du campement.
Au dehors, il y a pourtant une ville tchétchène, et son marché,  où malgré les bâtiments éventrés une vie demeure. Comme à l’intérieur du campement,  ce sont les "vieilles", Alexandra et Malika, celles qui sont appelées à disparaître, (et avec elles toute une mémoire) qui sont encore vivantes.  
Livrée à elle-même, Alexandra sort et même si le déplacement n’est pas une chose aisée pour son corps fatigué, elle s’en va ramener des cigarettes et des petits gâteaux pour les soldats, comme une véritable babouchka. Elle regarde et voit la jeunesse d’en face (la tchetchène) s’enfoncer sans un mot dans la résistance, perdant tout contact avec l’humanité, celle qui passe par le langage, tandis que Malika, une institutrice à la retraite, lui offre l’hospitalité et lui ouvre les yeux.
Par son prénom et son nom, le personnage d’Alexandra renvoie aux Tzars, Alexandre et Nicolas, aux épopées de Tolstoï, mais aussi aux romans de Dostoïevski. Sa silhouette et sa voix esquissent au fond de la mémoire, les ombres et les chœurs de l’Armée Rouge, mais dans cette Russie en attente  et en guerre, ce qu’elle découvre c’est de part et d’autre, une jeunesse abîmée et condamnée à vivre sans avenir.

Alexandra d'Alexandre Sokourov, Sélection Officielle 

Posté par comtessa le 24.05.07 à 20:30 - 4 commentaires

Persepolis aura-t-il la Palme ? Il serait en tout cas étonnant que le film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud reparte sans prix, après la longue ovation qu’il a reçue lors de son unique projection en Sélection Officielle. Peu importe que ce succès couronne moins une nouveauté cinématographique (le film pâtit de la linéarité de sa narration, qui couvre les quatre albums de la série autobiographique, et de quelques baisses de rythme) que la singularité d’une œuvre et d’un parcours : par son talent unique et par ce qu’il symbolise, Marjane Satrapi méritait amplement son triomphe cannois, et l’audience qu’elle lui apportera au-delà du cercle déjà large des lecteurs de la bande dessinée.
Après les protestations très officielles de l’Etat iranien, on ne manquera pas sans doute pas d’enrôler Persepolis sous la bannière de la résistance au fondamentalisme et à l’oppression des femmes. Mais c’est à son regard d’auteure (beauté du graphisme en noir et blanc, que l’animation n’a pas trahi, humour souvent dévastateur, émotion discrète dans les passages les plus intimes) que Marjane Satrapi devra le succès de son film.
S’il est un prix que Persepolis mérite haut la main en tout cas, c’est bien celui de l’Education Nationale. Qu’on l’aborde par le biais de l’Histoire qu’il raconte (le film expose fort pédagogiquement l’histoire de l’Iran, du coup d’état de Reza Khan en 1921 jusqu’à la période contemporaine de la République Islamique), de son écriture (répondant à toutes les caractéristiques du genre, il constitue une façon originale d’aborder l’autobiographie) ou des valeurs qu’il défend (liberté et tolérance), Persepolis est un petit bijou pour les enseignants, d’autant plus précieux qu’il est accessible dès le collège. Dommage qu'il sorte à une période (le 27 juin) où les éleves auront dans leur majorité déserté les établissements.

Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Sélection Officielle

Posté par zama le 24.05.07 à 14:07 - Réagir