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A l'heure où le cinéma (en tout cas le récent Raisons d'Etat) nous montre la CIA comme un monstre froid et bureaucratique, et l'espionnage comme un univers complexe et aride, qu'il est bon de retrouver ce bon vieux James Bond, ses costumes, ses girls et ses gadgets ! Cette séance des mois de Juillet-Août, qui se veut aussi sérieuse que ludique, propose un petit voyage en arrière, aux sources de la saga bondienne. En 1963 sort en effet dans le monde James Bond contre Docteur No, premier volet (réalisé par Terence Young) d'une série de films dont le succès ne se démentira pas jusqu'à aujourd'hui, et donner naissance à un des héros les plus populaires de toute l'histoire du cinéma. Produit de l'histoire politique, sociale autant que culturelle du siècle dernier, James Bond est un excellent gibier pour l'historien. C'est pourquoi nous proposons cet exercice d'une heure destiné aux Terminales générales. Il s'agit, à partir de cet objet historique (en tout cas du résumé de l'histoire et de la présentation des protagonistes), de donner aux élèves le moyen d'apprécier les évolutions politiques, sociales et culturelles qui ont affecté le monde occidental dans les années 1960.
L'été est une période propice aux cinéphiles : dans un environnement (un peu) moins encombré et concurrentiel, les salles de Paris et des grandes villes de province font une place aux rééditions et ressorties. On en signalera deux pour les enseignants et passionnés :
— il y a quinze jours ressortait en copies restaurées Le Jardin des Finzi-Contini (1971), adaptation par le maître Vittorio De Sica (dont ce fut l'un des derniers films) du chef-d'œuvre du romancier ferrarais Giorgio Bassani. Le magazine Télérama lui consacre un reportage qui relate notamment la brouille entre Bassani et De Sica, à propos des changements apportés dans l'adaptation à la fin du livre.
— aujourd'hui c'est au tour du magistral Douze hommes en colère (1957) (photo) de Sidney Lumet, coup d'essai de son auteur modèle d'après la pièce de Reginald Rose et modèle du "film de procès". Souvent utilisé en classe de Français (à l'instar de La Controverse de Valladolid) pour une étude du discours argumentatif ou sa réflexion sur la justice (voir ainsi cette séquence destinée à des Troisièmes qui étudie conjointement le film et la pièce de Reginald Rose), Douze hommes en colère peut également être utilisé avec profit en Philosophie, en SES (voir cette séquence proposée dans le cadre de l'option Sciences Politiques), ou en Histoire (pour étudier dans ce microcosme masculin —à l'époque les femmes ne peuvent être "jurés"— réuni en huis-clos les tensions qui traversent la société américaine du début des sixties).
On écoutera également cette communication de Jean Tulard sur la justice au cinéma, qui s'en tient à des exemples tirés du cinéma français, et donc ne… parle pas de Douze hommes en colère. On pourrait dire "qui ne parle surtout pas", puisque dans le débat qui suit, Jean Tulard (dont le son Dictionnaire du cinéma est connu pour ses jugements assassins et parfois à l'emporte-pièce), exprime… le peu d'estime ("davantage un téléfilm qu’un film") qu'il a pour le film de Sidney Lumet.
[Le Jardin des Finzi Contini de Vittorio De Sica (1971). Durée : 1 h 34. Distribution : Ad Vitam. Sortie le 11 juillet 2007]
[Douze hommes en colère de Sidney Lumet (1957). Durée : 1 h 35. Distribution : Carlotta Films. Sortie le 25 juillet 2007]
Bienheureux les enseignants innocents qui à la sortie du Cauchemar de Darwin au printemps 2005 pouvaient montrer ou conseiller à leurs élèves "en toute innocence" ce formidable documentaire couvert de prix et encensé par la presse. Les réactions parfois disproportionnées provoquées par le succès du film (notamment un mémorable boycott spontané de la perche du Nil) puis les attaques orchestrées par le journaliste François Garçon ont fait entrer le film d'Hubert Sauper dans l'ère du soupçon. Perçu à l'origine comme l'allégorie vengeresse des méfaits de la mondialisation en Afrique, il est devenu, par un retournement spectaculaire, le symbole des crédulités altermondialistes du public français.
De tribune accusatrice en droit de réponse outré, d'émission de télévision en livre-enquête, le film d'Hubert Sauper s'est ainsi lesté d'un lourd dossier d'analyses et de contre-analyses qui peut à bon droit effrayer l'enseignant. Profitant de l'été, période propice à l'approfondissement et à la réflexion, on se permettra tout de même de faire ici écho à cet article de Frédéric Giraut pour la revue en ligne Espacestemps.net, signalé par la liste H-Français : "Révélations et impasses d'une approche radicale de la mondialisation. Retour sur la controverse autour du Cauchemar de Darwin". Il a le mérite de revenir, avec l'avantage du recul et de l'esprit scientifique, à la fois ce documentaire "référence pour une approche critique de la mondialisation libérale et de ses modèles de développement dans les Suds, et plus particulièrement en Afrique." et sur le livre-enquête à charge de François Garçon (Enquête sur le cauchemar de Darwin, Flammarion, 2006). Un partout, la balle au centre ? Pas tout à fait : il valide les critiques adressées au film sur "son désintérêt pour l’amélioration éventuelle du sort des ouvriers des pêcheries et l’amorce de constitution d’une classe d’employés aux revenus réguliers et sensiblement plus élevés que ceux de l’agriculture ou du secteur artisanal et/ou informel, voire des secteurs administratifs et miniers", et souligne "les paradoxes et présupposés à tendance racistes de certains avocats de l'autarcie." Mais il accorde le bénéfice du doute à Hubert Sauper sur le trafic d'armes, rapport de l'ONU à l'appui…
Et de conclure : "S’il nécessite bien sûr une sérieuse prise de distance critique, ce documentaire-choc, outre la valeur déjà évoquée de quelques lieux et de portraits qui ponctuent le film, a des vertus pédagogiques. À ce titre, son apport essentiel est certainement la démonstration de l’imbrication (ce qui ne veut pas dire lien de dépendance ou de causalité) d’une part des économies formelles (l’industrie de la transformation, la consultance internationale…) et informelles (le gardiennage, la pêche artisanale, la récupération et le traitement des restes après éfiletage…), et d’autre part des activités légales (commerce alimentaire transcontinental, transport aérien…) et illégales (trafic d’armes, prostitution…). On touche certainement là un des aspects les plus fondamentaux de la mondialisation appliquée au continent africain."
Qu’est-ce qu’un film pédagogique ?
Qu’est-ce en tout cas un film qui mérite d’être distingué (par un Prix au Festival de Cannes), recommandé (à l’ensemble de la communauté enseignante) et soutenu (via l’édition d’un DVD-Rom pédagogique) par l’Education Nationale ?
La question qui se repose chaque année quand tombe le palmarès du Prix de l’Education Nationale (attribué à Elephant en 2004, Cinéma, aspirine et vautours en 2005, Marie Antoinette en 2006), prend cette année un tour plus polémique avec la "censure" (voir ce résumé de l'affaire) subie par le film lauréat, 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Christian Mungiu.
Dans le contexte sensible d’une "alternance" politique, sur un thème idéologiquement brûlant, l’avortement, la décision ministérielle de bloquer la production du DVD pédagogique associé au prix a réveillé le spectre d’Anastasie. Le bruit fait autour de cette affaire dans la presse, la levée de boucliers d’organisations comme la Société des Réalisateurs de Films, la Ligue des Droits de l’Homme ou le Planning Familial (entre autres) ont pour l’instant fait reculer le ministère, qui réserve sa décision en attendant l’avis de la commission de classification des films.
Reste que si médias et associations ont insisté sur les circonstances de cette ténébreuse affaire, agitant l’épouvantail des catholiques intégristes et des lobbies anti-avortement (qui auraient fait pression sur le ministre via Mme Boutin), c’est le principe même du Prix de l’Education Nationale que remet en cause la note envoyée par le cabinet du Ministre à Mme Juppé-Leblond, Inspectrice Générale en charge du cinéma et de l’audiovisuel :
"Pour les années à venir, je vous remercie de bien vouloir veiller à ce que le Jury du Prix de l’Education Nationale prenne en considération, parmi les critères de sélection, non seulement les qualités artistiques des films, la possibilité qu’ils offrent de développer une éducation à l’image, mais aussi leur adaptation à une diffusion auprès de l’ensemble des élèves de collèges et de lycées."
Le ministère pointe ainsi la contradiction entre l’objectif d’une appropriation pédagogique du film primé par l’ensemble des enseignants, et la fonction symbolique de ce prix remis lors du plus prestigieux des Festivals de cinéma.
Explicitement revendiquée par l’IGEN (voir ce discours de l'IGEN), cette volonté de faire signe et sens est assumée chaque année par un jury souverain mêlant enseignants, élèves et professionnels du cinéma. Ainsi en 2006 le président Frédéric Mitterrand proclamait faire "acte de liberté" en couronnant Marie Antoinette de Sofia Coppola, film qui avait hérissé un grand nombre de festivaliers. Ainsi cette année le jury a très tôt écarté de ses possibles lauréats Persepolis de Marjane Satrapi et De l’autre côté de Fatih Akin, au motif qu’ils constituaient des choix "trop évidents" pour un Prix de l’Education Nationale.
Reste que le glissement de la notion de principe de précaution de la sphère de la santé publique à celle de la pédagogie laisse un peu rêveur… Quel livre, quel film sont idéologiquement et politiquement neutres (d’aucuns ont trouvé Elephant de Gus Vans Sant odieusement réactionnaire), quelle œuvre d’art authentique est garantie sans danger aucun et pour quel public ? C'est peut-être ça la proclamation du Prix de l'Education Nationale, et c'est peut-être cela qu'il faut défendre : n’importe quel film peut être un support de réflexion et d’apprentissage s’il est accompagné par le regard d’un pédagogue. Ou, comme le dit joliment Mme Juppé-Leblond, "La vertu de l’art est d’agiter l’esprit. La vertu de la pédagogie est de donner un sens à cette agitation."
[MAJ du 28/07 : Une affaire maintenant close, puisque suite à l'avis de la Commission de classification qui a jugé le film "Tous publics", le Ministère a décidé de diffuser le DVD pédagogique dans les conditions habituelles - voir la dépêche AFP]
Même si Un secret de Claude Miller ne sortira que le 3 octobre prochain, il est possible de se plonger dès maintenant dans le passionnant supplément Cinéclasse que lui consacre Le Monde de l'Education (en partenariat avec Zérodeconduite.net) dans son numéro de juillet-août (n° 360).
Dans son éditorial, le journaliste Christian Bonrepaux fait remarquer que la simplicité de l'écriture de Philippe Grimbert, qui n'a sans doute pas été étrangère à son succès de librairie, "ouvre sur des problématiques complexes". Ce sont ces problématiques que le numéro s'attache à baliser, sans oublier de les confronter leur traduction cinématographique. Le mensuel interroge ainsi deux enseignants de philosophie (Education à l'image) et une professeure de Français (De la salle à la classe) sur les thématiques abordables en classe : la dimension autobiographique du roman, l'introduction aux concepts de la psychanalyse, la traduction cinématographique du réseau métaphorique du livre, etc.
Il interviewe plus longuement le psychiatre et psychanalyste Maurice Corcos, spécialiste du lien entre littérature et enfance, qui analyse très finement les liens entre roman familial et Histoire, traçant des parallèles avec des auteurs comme Georges Pérec (à qui il a consacré un livre, Penser la mélancolie, Albin Michel, 2005), Primo Levi ou Orson Welles : "La grande histoire a volé son frère au jeune garçon, le narrateur. Elle se noue, s’enchevêtre jusqu’à l’étranglement avec l’histoire familiale, la relation amoureuse entre son père, Maxime, et Tania, le sacrifice d’Hannah, la mère. C’est ce télescopage et la fièvre du temps qu’il génère qui confère sa force et son originalité à ce roman autobiographique et en même temps fictionnel au sens de la place qu’il donne non seulement aux faits mais aussi à la mémoire nostalgique que prodiguent les fantasmes et l’imaginaire."
Cinéclasse, Le Monde de l'Education N° 360, Juillet-août 2007

Non, ce n’est pas Simone de Beauvoir, même si l’éditrice de Jean-Dominique Bauby est jouée par la même Anne Alvaro, ni Jean-Paul Sartre, même si la paralysie du narrateur interprété par Mathieu Amalric peut évoquer le visage tordu du philosophe qu’incarnait Denis Podalydès : passé ces moments de confusion due au visionnage un peu plus tôt dans l’année d’un téléfilm consacré à l’auteur de La Nausée, la discussion s’engage avec les élèves de Terminale littéraire du lycée Eugène Ionesco d’Issy les Moulineaux, réunis sur la base du volontariat pour la projection du film Le Scaphandre et le papillon, adapté par Julian Schnabel du livre de Jean-Dominique Bauby.
Si ce sont les partis pris de mise en scène (notamment cette première partie en "caméra subjective") qui interpellent et partagent tout d’abord le groupe, les échanges s’affinent rapidement autour du riche réseau d’images et de métaphores que tisse le film, et s’élargissent à une réflexion sur la maladie : la présence centrale, relativement rare au cinéma (on peut faire écho à la réflexion menée sur ce site autour du film Le temps qui reste), de la figure du malade, l’évocation sans tabou de ses souffrances mais aussi de sa vitalité et de son désir, etc…
Au bout du compte, si Le Scaphandre et le papillon reste avant tout un film "dur" selon la conclusion des élèves, il réussit à dépasser la facilité de faire de ce récit une expérience de seule compassion.
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Etre une sentinelle des Etats-Unis et non son âme. Ce principe fondateur de la CIA est un leitmotiv du film Raisons d'Etat (The Good Sheperd). C'est effectivement en tant qu'observateur froid et méticuleux que Robert de Niro choisit de retracer, l'histoire de la CIA, depuis ses origines jusqu'aux années 1960. Il suit pour cela l'itinéraire d'un homme-clef de l'agence, E. Wilson (M. Damon), obsédé par le secret, tant dans son métier que dans sa vie privée. Inspiré d'un authentique espion, James Jesus Angleton (une des têtes pensantes de la CIA recruté en 1942, responsable du désastre de la Baie des Cochons en 1961, destitué en 1975 par Kissinger), ce personnage brille aussi bien par son talent d'analyste et d'observateur, par sa fidélité sans borne à l'agence, que par son incapacité à instaurer des relations affectives chaleureuses. Mari inexistant, père fantomatique, E. Wilson compense en étant une "mère" omniprésente à l'Agence (tel est en tout cas le surnom qui lui est attribué par les Soviétiques). Spécialisé dans le contre-espionnage, il intervient sur tous les points chauds du globe depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu'aux premières années de la Détente : du Londres de 1940 à l’Afrique coloniale, en passant par le Berlin en ruines de l’après-guerre (où il commence à affronter les Soviétiques) et l’Amérique latine des années 50 (où il organise la valse des dictateurs).
On saisit bien sûr l'intérêt que ce film représente pour traiter, en classe de terminale générale, le chapitre portant sur les relations internationales dans la seconde moitié du XXe siècle. On appréciera notamment la reconstitution fidèle d'une époque, réalisée grâce à un savant mélange de films et de photographies d'archive (ainsi à Berlin, mais aussi dans les couloirs du métro londonien et aux Etats-Unis avec les discours de JFK), mais aussi le réalisme dans la peinture des moeurs. On voit ainsi les protagonistes du film, une cigarette à la main (ce qui est aujourd'hui, dans un Hollywood aseptisé, le gage d'un effet de réel), participer aux rites initiatiques de sociétés secrètes (telle Skull and Bones), ou développer des considérations politiquement incorrectes sur les Juifs et les Noirs. On en tirera avec profit quelques enseignements sur les méthodes d'investigation de la CIA (depuis l'analyse de photographies jusqu'au décryptage de bandes-son en passant par des interrogatoires musclés, rythmés au détecteur de mensonge et achevés à coup de LSD).
Il faudra sans doute également se pencher sur les événements historiques qui jalonnent les deux heures cinquante du film. Méritent notamment l'attention des élèves : le recyclage de l'OSS (Office of Strategic Services, organisme créé en 1942 par Roosevelt) en CIA (Central Intelligence Agency, oeuvre de Truman en 1947 pour lutter contre le bloc soviétique), l'organisation de la résistance alliée à Londres en 1940, la dénazification et le partage de Berlin en 1945, les coups d'Etat fomentés en Amérique latine par la CIA, les enjeux de la crise de Cuba, tout comme les échanges et les tractations secrètes entre le KGB et la CIA.
Mais la guerre froide est finie, et le film s'en ressent. Refusant de prendre parti, Robert de Niro traite le géant soviétique tout en nuances (ses espions sont mis sur le même pied que ceux de l'Ouest). Si l'entreprise est respectable, elle n'en conduit pas moins à quelques excès regrettables. Le réalisme et la neutralité politique ne font pas toujours bon ménage : à force de ne pas vouloir dénoncer, Robert de Niro noie certains événements historiques dans le flou artistique. Ainsi il faut prendre le coup d'Etat en Amérique latine fait comme le symbole de toutes les malversations de la CIA sur ce continent en une vingtaine d'année. En mêlant fiction et documentaire, le film prend le risque de survoler les événements historiques sans pour autant compenser par des intrigues romanesques palpitantes. On regrette ainsi l'approche superficielle des relations établies entre la Maison Blanche et la CIA tout comme celles entre l'agence et sa rivale le FBI. Ce défaut concerne même la description des rouages et des prises de décision à l'intérieur de cette administration (qui ont pourtant fait tant débat ces dernières années).
Ces quelques remarques ne retirent rien cependant à l'intérêt du film, qui demande au spectateur de se muer, lui aussi, en observateur froid et méticuleux pour décrypter les rouages et les sous-entendus du film.
[Raisons d'Etat de Robert de Niro. 2007. Durée : 2 h 47. Distribution : Studio Canal. Sortie le 4 juillet 2007]
On la reconnaît dès les premières images de la bande-annonce : la Mansion Seré, c’est la maison de Psychose. C’est en tout cas ainsi que la filme Israel Adrian Caetano, en contre-plongée, légèrement de biais, sur fond d’orage : comme une authentique maison de l’horreur de film d’épouvante…
Mais la Maison Seré fut aussi un centre bien réel de détention clandestine, sis dans la banlieue de Buenos Aires et utilisé de décembre 1976 à mars 1978 par les séides de la junte militaire ; et Buenos Aires 1977 (Cronica de una fuga) raconte l’histoire vraie de Claudio Tamburrini à partir de son livre Pase libre, la fuga de la Mansión : son enlèvement par la police secrète, ses cent-vingt jours de détention, les sévices que lui et ses compagnons eurent à subir, leur évasion aussi héroïque que rocambolesque enfin…
Ce mélange des registres brouille la perception du spectateur qui ne sait jamais trop s’il est dans le réel (comme en atteste l’estampille "tiré d’une histoire vraie") ou le cauchemar (comme semble l’indiquer l’utilisation des codes du genre horrifique), s’il lui faut mobiliser sa capacité d’indignation ou replonger la main dans le seau de popcorn.
Présenté dans la même Sélection cannoise (2006), Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro avait eu l’audace de juxtaposer les horreurs bien réelles du franquisme et les cauchemars goyesques d’une petite fille. On dira plutôt du Buenos Aires 1977 d’Adrian Caetano qu’il a le séant entre deux chaises, hésitant entre les enjeux mémoriels (le réalisateur raconte dans le dossier de presse comment la dictature a marqué son enfance) et la tentation du spectacle. A l’instar du Dernier roi d’Ecosse, Buenos Aires 1977 fait partie de cette génération de films "historiques" (au sens où ils prétendent à la véracité des faits) mais d’où est absente toute réflexion sur l’Histoire : ils proclament ne s’intéresser qu’à la "dimension humaine" des événements qu'ils relatent, qu'ils mettent au service d'une dramaturgie efficace.
Renonçant à comprendre les raisons et les ressorts de la violence d’Etat, Buenos Aires 1977 prend ainsi le risque de tomber dans la caricature complaisante (les trognes patibulaires et les rictus sadiques des bourreaux) ou l’inoffensif prêchi-prêcha (c’est en s’entraidant que nos quatre héros arriveront à s’en sortir). Mais le plus gênant est sans doute l’apolitisme revendiqué de son héros : en insistant lourdement sur l’"innocence" de Claudio Tamburrini (il n’est "qu’un gardien de but" apolitique arrêté sur la foi d'une fausse dénonciation), le film insinue l’idée que ses camarades de détention n’ont eux pas tout à fait volé leur sort. Alors que depuis 2003 une série de décisions politiques et judiciaires ont permis en Argentine de revenir sur l’impunité accordée aux criminels de la junte, cette façon de renvoyer dos à dos bourreaux et victimes ressemble à un sorte de révisionnisme soft…
[Buenos Aires 1977 d'Israel Adrian Caetano. 2006. Durée : 1 h 42. Distribution : Wild Bunch. Sortie le 27 juin 2007]
Qui aurait pu prédire qu'un dessin animé français en noir et blanc, réalisé par deux novices, portant sur la révolution islamique iranienne et le régime des mollahs, pourrait rencontrer un tel écho ? A l'heure où Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Parronaud, après ceux des festivaliers cannois, remporte les éloges quasi unanimes de la presse, il n'est pas inutile de rappeler l'audace et l'originalité initiales du projet. Elles tranchent en effet avec la tendance paresseuse de l'industrie hollywoodienne à dupliquer ses succès dans des avatars de plus en plus dévitalisés mais toujours aussi lucratifs : on ne peut oublier qu'il y a quinze jours Shrek le Troisième de Chris Miller inondait les écrans français, et que les opus 4 et 5 de la série sont d'ores et déjà en projet…[Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. 2007. Durée : 1 h 35. Distribution : Diaphana. Sortie le 27 juin 2007]


[American Vertigo de Michko Netchak. 2007. Durée : 1 h 35. Distribution : Sophie Dulac. Sortie le 20 juin 2007]
"Fils unique, j'ai longtemps eu un frère. J'avais un frère. Plus beau, plus fort. Un frère ainé, glorieux, invisible."
Débarqué plutôt discrètement sur les rayonnages à l'été 2004, Un secret, le second roman du psychanalyste Philippe Grimbert s'est tranquillement installé à l'automne dans le classement des meilleurs ventes, succès éditorial couronné par le Prix Goncourt des Lycéens (voir ce compte-rendu du travail d'une classe du Mans), la même année.
Rendu très accessible par la brièveté de sa forme et la limpidité de son écriture, Un secret recelait une grande densité narrative et un vrai sens du tragique : le lourd secret de famille pesant sur les épaules du fils trop frêle révélait une magnifique histoire d'amour marquée par la grande histoire…
C'est dire qu'on attend avec curiosité sa transposition sur grand écran par Claude Miller, réalisateur qui a déjà adapté des auteurs aussi divers qu'Emmanuel Carrère (La Classe de neige), Nina Berberova (L'Accompagnatrice), Ruth Rendell (Betty Fisher et autres histoires) et… Anton Tchekov (La Petite Lili) : comment le scénariste aura traité l'entrelacement narratif des différentes époques du roman ? comment le réalisateur saura retranscrire le passage insensible entre le mythe des origines et l'histoire familiale, entre fantasme et réalité ?
Un secret, qui sortira en salles le 3 octobre, fera en tout cas l'objet d'un substantiel accompagnement pédagogique : un supplément Cinéclasse dans le numéro d'été du Monde de l'Education (dans les kiosques début juillet), un dossier pédagogique sur Zérodeconduite.net (dès la fin du mois de juin) et à la rentrée un dossier complet de 64 pages édité par le Livre de Poche et envoyé dans tous les lycées de France.
L'Amérique, l'Amérique, je veux l'avoir et je l'aurai,[Kings of the World de Valérie Mitteaux, Anna Pitoun et Rémi Rozié. 2006. Durée : 1 h 53. Distribution : Pierre Grise. Sortie le 13 juin 2007]

[THX 1138 Director's cut de George Lucas (reprise). 1971. Durée : 1 h 28. Distribution : Solaris. Sortie le 13 juin 2007]
"Algérie, 1959. Les opérations militaires s'intensifient. Dans les hautes montagnes kabyles, Terrien, un lieutenant idéaliste, prend le commandement d'une section de l'armée française. Il y rencontre le sergent Dougnac, un militaire désabusé. Leurs différences et la dure réalité du terrain vont vite mettre à l'épreuve les deux hommes. Perdus dans une guerre qui ne dit pas son nom, ils vont découvrir qu'ils n'ont comme pire ennemi qu'eux-mêmes."
Le voilà-t-il enfin le "grand film sur la Guerre d'Algérie" qui battra en brêche ce lancinant et trompeur (récemment La Trahison et Mon colonel ont proposé des visions originales et convaincantes du conflit) sentiment d'absence de la période sur les écrans ? L'Ennemi intime s'annonce en tout cas comme l'un des projets les plus excitants de la rentrée, par l'association inédite entre le scénariste Patrick Rotman, rigoureux historien de la période (notamment à travers ses deux documentaires fleuve, La Guerre sans nom et L'Ennemi intime), et le réalisateur Florent Siri, spécialiste du film d'action (Nid de guêpes, Otage, tourné avec Bruce Willis à Hollywood), qui devrait permettre de concilier ambition artistique et grand spectacle…
Si le film se présente comme un vrai "film de guerre" (la date de 1959 renvoie aux violentes opérations du plan Challe), avec les moyens correspondants, il reprend également la réflexion entamée par le documentaire du même nom écrit et réalisé par Patrick Rotman : "comment un homme ordinaire devient un bourreau banal, voire un témoin indifférent ?"
[Article déjà publié à l'occasion du Festival de Cannes 2007]
Le parcours d’un homme peut-il résumer un demi-siècle d’Histoire ? C’est le pari de L’Avocat de la Terreur de Barbet Schroeder (Un Certain Regard) qui en suivant (et en perdant parfois) les traces de l’avocat Jacques Vergès, nous ballade de l’Europe, au Proche-Orient, du Maghreb jusqu’au Cambodge, de la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux années 1990… Le film, qui pourrait porter comme sous-titre "L’envers de l’histoire contemporaine", permettra en ces temps de révisions aux lycéens les plus curieux de relire d’un autre œil leur programme d'Histoire de Terminale.
Dense et complexe, L’Avocat de la terreur reste foncièrement pédagogique, par la grâce d’un montage qui slalome avec aisance entre les grands procès de l’avocat. Sur un mode tantôt ironique (voire franchement désopilant), tantôt terrible, il montre le parcours d’un homme dont on continue à se demander au final s’il est un héros ou un salaud. Choix de cinéma ou incapacité à percer le mystère, le film ne répondra pas vraiment à la question à la mode "Qui connaît monsieur Vergès ?".
Amoureux passionné, qui plaide pour Djamila Bouhired et Magadalena Kopp, s’enflammant pour la cause révolutionnaire ? Stratège brillant qui impose dans le monde de la plaidoirie la "rhétorique de la rupture" destinée à renvoyer l’accusation à une stérilité argumentative ? Ami douteux qui cultive un réseau nébuleux, des héritiers de l’idéologie nazie au terroriste Carlos, en passant par Pol Pot et une belle brochète de despotes africains ? Héros, revenu de tout, d’un vrai film d’espionnage ?
Une chose est certaine, Vergès sait théoriser et exposer son action. Mais l’acuité de son intelligence laisse éclater un égotisme pétri d’orgueil, l’orgueil de celui qui se vante, à propos du procès Barbie, de valoir à lui seul les trente-neuf avocats de la partie civile.
A travers le portrait de cet homme indéfinissable, c’est un "il était une fois la révolution" que nous raconte L’Avocat de la terreur : l’histoire d’une jeunesse folle éprise d’actions généreuses qui auront viré au fanatisme.
> On pourra précéder ou prolonger le plaisir de la projection en surfant sur le passionnant site officiel du film qui revient sur les protagonistes et les dossiers du film, extraits, textes et liens à l'appui.
[L'Avocat de la terreur de Barbet Schroeder. 2007. Durée : 2 h 15. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 6 juin 2007]
Choix artistique ou raisons commerciales, le diptyque de Clint Eastwood sur la bataille d'Iwo Jima était arrivé sur nos écrans en deux temps : Mémoires de nos pères en octobre 2006 et Lettres d'Iwo Jima en février 2007. Il devrait en être la même chose pour l'édition DVD, puisque vont paraître à quelques mois d'intervalle les DVD de Mémoires de nos pères (dans les bacs depuis le 30 mai) et de Lettres d'Iwo Jima (prévu pour la fin août). Il faudra sans doute attendre un peu plus pour disposer d'un coffret de la "saga" qui réunisse les deux films.
Comme en 2002 avec Elephant de Gus Van Sant, le Jury (six enseignants, deux étudiants et deux "professionnels" : l'actrice Bernadette Lafont, et le metteur en scène Marcel Bozonnet) du Prix l'Education Nationale a devancé celui de la Sélection Officielle en couronnant le très beau 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu quelques heures avant qu'il se voie décerner la Palme d'Or…
Voici le texte de la proclamation du jury, qui motive ce choix :
"4 mois, 3 semaines, 2 jours est une fiction radicale, mais émouvante parce c'est un film qui ne triche jamais. Une des grandes qualités du film consiste à regarder le sujet droit devant d'une manière implacable, sans disgression, sans rupture de rythme.
Ce qui nous est donné à voir, c'est une relation d'une extraordinaire solidarité entre deux jeunes femmes pour permettre à l'une d'entre elles de subir un avortement clandestin. Ce qui dans les dernières années du communisme en Roumanie était un acte illégal (depuis 1966), qui fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes.
Dés les plans d'ouverture, sans que rien ne soit pourtant exprimé, le film installe une atmosphère d'indécision et d'oppression.
A partir de là, le film s'inscrit dans une esthétique naturaliste. Sans misérabilisme, en de longs plans séquences, alternativement hyper mobiles ou fixes, la caméra capte la déliquescence d'un pays sous le joug totalitaire tout en restant focalisé sur les deux personnages principaux, leurs actes, leurs émotions. Nous avons été particulièrement sensibles à la double perspective: l'inscription historique et la question de l'avortement toujours d'actualité.
L'aproche descriptive, se révèle d'une incroyable efficacité. Clea tire l'action vers le thriller, captant le spectateur pour ne plus le lacher. De ce point de vue la longue quête nocturne d'Otilia et de son "baluchon" encombrant est un modèle du genre. Et comment ne pas parler de la scène centrale du film —un insupportable huis-clos au cours duquel l'avorteur, se livre à un abject chantage sexuel— qui est montré sous la forme d'un hymne au hors champ (avec notamment la force du plan fixe sur Otilia de profil dialoguant avec son amie).
Pour échapper aux pièges de l'académisme et des raccourcis psychologiques d'un tel argument scénaristique, il est évident qu'il fallait un grand cinéaste. Cristian Miungiu épure son trait et enchaîne les séquences avec une maîtrise formelle époustouflante (qui s'inscrit dans le renouveau du cinéma roumain). Enfin, est-il besoin de dire que la sobriété de la mise en scène est valorisée par une direction d'acteurs remarquables."
Joint par téléphone, Vincent Marie, un des six enseignants du jury, professeur d'histoire et membre actif de Cinehig (voir notamment son dossier sur le cinéma africain) a levé un coin de voile sur les délibérations : 4 mois l'a emporté "en finale" sur le film israélien La visite de la fanfare d'Eran Kolirin, présenté dans la sélection Un certain Regard et qui a reçu le Prix de la Jeunesse. Selon lui, le Jury a voulu refléter une Sélection Officielle "engagée et ouverte sur le monde" (s'inscrivant ainsi en décalage avec le choix de l'année précédente, Marie Antoinette, qui l'avait emporté sur Babel grâce à la voix prépondérante du président Frédéric Mitterrand), tout en "prenant des risques" : il a ainsi écarté Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud et De l'autre côté de Fatih Akin, très appréciés par le jury mais qui auraient constitué des choix "un peu trop attendus" pour un Prix de l'Education Nationale. Comme les années précédentes, le film lauréat fera l'objet d'un DVD pédagogique qui devrait sortir dans le courant de l'année prochaine.
Luc Besson, le Georges Soros du cinéma ? A l'image du financier américain, chantre de l'ultralibéralisme et de la spéculation débridée (il reste célèbre pour avoir en 1992 obligé la livre Sterling à sortir du Système Monétaire Européen), se reconvertissant sur le tard dans la philanthropie et le multilatéralisme, Luc Besson a fait prendre dernièrement un tour étonnant (et définitif ?) à sa carrière. Annonçant que son dixième film en tant que réalisateur, Arthur et les Minimoys, serait également son dernier, il multiplie depuis les projets à vocation philanthropique, et s'apprête à lancer la une Fondation à son nom.
C'était d'abord en avril de la mise en production de Boomerang, "film écolo" du photographe-star Yann-Arthus Bertrand, dans la double lignée du livre La Terre vue du ciel et du "film d'Al Gore" Une Vérité qui dérange, qui sera "proposé gratuitement aux distributeurs". Ce fut ensuite début mai l'annonce d'un événement à l'intitulé joliment oxymorique, le Festival Cannes et Banlieues (illus.), qui consistait à offrir aux habitants de 10 villes de banlieue parisienne (Saint-Denis, Chanteloup-les-Vignes, Garges-les-Gonesse…) la projection d'un film sélectionné au Festival de Cannes.
L'annonce a été accueillie par un certain scepticisme (ne s'agissait-il pas d'une opération de publicité déguisée ou de relations publiques pour la future Cité du Cinéma que Besson veut installer à Saint-Denis ?) et quelques sarcasmes, mais à en croire ce reportage du journal Libération, le pari était réussi malgré quelques couacs inauguraux (liés au choix hasardeux de film que personne n'avait vu). L'entregent de Luc Besson a permis de débloquer les autorisations nécessaires, et le public a réagi de manière positive : "Les habitants de Sarcelles se seront familiarisés avec le cinéma coréen, via Souffle de Kim Ki-duk, «un des plus applaudis», assurait Luc Besson, vendredi, dans les coulisses de La Courneuve. «Des centaines de personnes sont restées concentrées devant cette histoire d'amour entre un prisonnier et une femme mariée délaissée. L'action pendant une heure et demie se passe derrière la vitre d'un parloir, et personne n'est parti.» Mais le prix du public de banlieue revient sans conteste à Persepolis, un des plus beaux souvenirs pour le réalisateur de Taxi, du Cinquième élément et du Grand Bleu : «Je garderai en tête les images de ces femmes voilées regardant l'histoire de cette gamine, elle-même sous une burqa, en Iran...»"
L'initiative a en tout cas le mérite de jeter un beau pavé dans la mare de l'éternel débat sur la démocratisation culturelle…
Histoire et politique
Pour désigner la démarche d’un réalisateur, les critiques parlent parfois, un peu pompeusement, de "geste" cinématographique. Pour le coup, le terme s’applique avec une merveilleuse simplicité au premier film de Sandrine Bonnaire en tant que réalisatrice. Elle s’appelle Sabine n’est en effet qu’un geste, tout entier résumé par son titre : il s’agit de nous donner à voir (plutôt que nous "montrer") un être humain singulier ; une singularité marquée par le handicap, sans pour autant s’y résumer.Elle s'appelle Sabine de Sandrine Bonnaire, Quinzaine des Réalisateurs
En signant l’adaptation du roman de Barbey d’Aurevilly, Catherine Breillat rejoint le bal à la mode des adaptations costumées, aux côtés de Jacques Rivette et de son Ne touchez pas la hache. A la différence notable, que s’il y a dans les deux cas souci de fidélité au texte littéraire, le langage paraît naturel et le rythme romanesque préservé par l’écriture cinématographique de Catherine Breillat, tantôt vive, tantôt lascive, à l'image de la panthère, animal fétiche de l’auteur dandy.
Si comme le titre l’indique, la vérité réside dans la fidélité infidèle, la mise en scène reproduit de manière vertigineuse le paradoxe. En effet, si elle s’attache aux traits caractéristiques de l’écriture de Barbey : récit enchâssé (traduit en un flash-back entrecoupé), héroïnes féminines "viriles" et personnages masculins délicieusement féminins, elle sait aussi s’émanciper du roman, mais sans être hors-sujet, toujours avec l’objectif d’en restituer la vérité profonde, celle du romantisme des artistes. La Vellini et son amant Ryno partent-ils à l’étranger ? ce sera dans une Algérie digne de Delacroix ; la Vellini réside dans un hôtel particulier ? ce sera un musée improbable, évoquant davantage la célèbre maison de Pierre Loti qu’un appartement bourgeois du XIX°. Enfin, Fu’ad Ait Aattou incarne un Ryno renversant, que Breillat a choisi pour sa resssemblance avec le portrait de Lorenzo Lotto, mais aussi pour sa bouche sensuelle qui évoque le souvenir des adolescents du Caravage. Quant à la marque de fabrique de Breillat, ses fameuses scènes de nus, elles acquièrent une dimension picturale ; et quand elles s’animent, c’est pour faire respirer le texte de l’Amour.
Une vieille maîtresse offre donc un tableau magistral de l’amour Romantique (au sens littéraire du mot), centré sur une Vellini haute en couleurs, à la fois maman et putain, sublime et parfois grotesque, le regard ironique de la réalisatrice rappelant le narration des récits de Barbey. On ajoutera que la distribution est taillée sur mesure jusque dans les seconds rôles, avec un Michaël Lonsdale cynique et une Yolande Moreau pétrie de bons sentiments hypocrites
Une vieille maîtresse de Catherine Breillat. Sélection Officielle
Une grand-mère, Alexandra, vient rendre visite à son petit-fils, sous-officier, dans un baraquement militaire, en Tchétchénie. Dans la poussière sépia, sous un soleil sale, les soldats portent l’uniforme débraillé, écrasés par le vide et l’absence de repères, hors du campement.
Au dehors, il y a pourtant une ville tchétchène, et son marché, où malgré les bâtiments éventrés une vie demeure. Comme à l’intérieur du campement, ce sont les "vieilles", Alexandra et Malika, celles qui sont appelées à disparaître, (et avec elles toute une mémoire) qui sont encore vivantes.
Livrée à elle-même, Alexandra sort et même si le déplacement n’est pas une chose aisée pour son corps fatigué, elle s’en va ramener des cigarettes et des petits gâteaux pour les soldats, comme une véritable babouchka. Elle regarde et voit la jeunesse d’en face (la tchetchène) s’enfoncer sans un mot dans la résistance, perdant tout contact avec l’humanité, celle qui passe par le langage, tandis que Malika, une institutrice à la retraite, lui offre l’hospitalité et lui ouvre les yeux.
Par son prénom et son nom, le personnage d’Alexandra renvoie aux Tzars, Alexandre et Nicolas, aux épopées de Tolstoï, mais aussi aux romans de Dostoïevski. Sa silhouette et sa voix esquissent au fond de la mémoire, les ombres et les chœurs de l’Armée Rouge, mais dans cette Russie en attente et en guerre, ce qu’elle découvre c’est de part et d’autre, une jeunesse abîmée et condamnée à vivre sans avenir.
Alexandra d'Alexandre Sokourov, Sélection Officielle
Persepolis aura-t-il la Palme ? Il serait en tout cas étonnant que le film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud reparte sans prix, après la longue ovation qu’il a reçue lors de son unique projection en Sélection Officielle. Peu importe que ce succès couronne moins une nouveauté cinématographique (le film pâtit de la linéarité de sa narration, qui couvre les quatre albums de la série autobiographique, et de quelques baisses de rythme) que la singularité d’une œuvre et d’un parcours : par son talent unique et par ce qu’il symbolise, Marjane Satrapi méritait amplement son triomphe cannois, et l’audience qu’elle lui apportera au-delà du cercle déjà large des lecteurs de la bande dessinée.
Après les protestations très officielles de l’Etat iranien, on ne manquera pas sans doute pas d’enrôler Persepolis sous la bannière de la résistance au fondamentalisme et à l’oppression des femmes. Mais c’est à son regard d’auteure (beauté du graphisme en noir et blanc, que l’animation n’a pas trahi, humour souvent dévastateur, émotion discrète dans les passages les plus intimes) que Marjane Satrapi devra le succès de son film.
S’il est un prix que Persepolis mérite haut la main en tout cas, c’est bien celui de l’Education Nationale. Qu’on l’aborde par le biais de l’Histoire qu’il raconte (le film expose fort pédagogiquement l’histoire de l’Iran, du coup d’état de Reza Khan en 1921 jusqu’à la période contemporaine de la République Islamique), de son écriture (répondant à toutes les caractéristiques du genre, il constitue une façon originale d’aborder l’autobiographie) ou des valeurs qu’il défend (liberté et tolérance), Persepolis est un petit bijou pour les enseignants, d’autant plus précieux qu’il est accessible dès le collège. Dommage qu'il sorte à une période (le 27 juin) où les éleves auront dans leur majorité déserté les établissements.
Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Sélection Officielle