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L'actualité educative du cinéma

Le Blog

Le cinéma de George W. Bush

Un président s'annonce, un autre quitte la scène… Dans un mois, George W. Bush ne sera plus à la tête des Etats-Unis d'Amérique, et l'heure est aux bilans, forcément sévères (deux guerres, une crise financière historique…), de ces deux mandats et huit ans de pouvoir.
Le cinéma en prend sa part : on annonce pour le 29 octobre le biopic d'Oliver Stone (qui s'était déjà intéressé à Nixon), W ou "ou comment George W. Bush est passé du statut d'alcoolique notoire à celui de Président de la première puissance mondiale..." De ce côté-ci de l'Atlantique, plus modestement, c'est Michel Royer et Karl Zéro qui sortent en salles Being W, "autobiographie non-autorisée" : à savoir un long-métrage constitué exclusivement d'images d'archive, et d'un commentaire apocryphe lu par un imitateur… On avait apprécié, sur le même modèle, le Dans la peau de Jacques Chirac de Royer et Zéro, somptueux album-souvenir balayant quarante ans de vie politique française et exhumant des trésors des greniers de l'ORTF. La version "Bush" n'a pas le même cachet : à l'heure du tout-télévision et des sites de partage vidéo, les facéties filmées de "l'improbable président" ont un triste goût de "déjà vu". Surtout, étant données les conséquences dramatiques des décisions qu'eût à prendre notre héros, le rire reste coincé dans la gorge. Oscillant en permanence entre la pochade sympathique (ce pauvre W. est parfois à deux doigts de reconnaître qu'il n'était pas l'homme de la situation) et l'humour le plus noir, le film ne semble jamais parvenir à dépasser cette gêne…

[Being W de Michel Royer et Karl Zéro. 2008. Durée : 1 h 31. Distribution : Europacorp. Sortie le 8 octobre 2008]

> A signaler que le mensuel Positif a consacré dans son numéro de septembre (n° 571) un dossier aux "présidents américains vus par le cinéma"

Posté par zama le 12.10.08 à 23:23 - Réagir

Un monde sans eau ? : qui trop embrasse…

L’interrogation angoissée du titre et l’affiche choc montrant un robinet crachant du sable sont trompeurs : loin de tout sensationnalisme, l’idée d’Un monde sans eau ?, le tryptique documentaire imaginé et réalisé par Udo Maurer, est plutôt de montrer la complexité et la diversité des problèmes liés à la gestion de l’eau.
Si le volet central, situé au Kazakhstan, nous parle parle bien de la quasi disparition de la Mer d’Aral (asséchée par la politique d’irrigation intensive des champs de coton décrétée par le pouvoir soviétique), le premier épisode nous montre au contraire la lutte de paysans bengali pour survivre dans une région (le delta du Jumurna) régulièrement submergée par les eaux, tandis que la dernière partie nous montre la marchandisation sauvage de la ressource aquifère dans les bidonvilles d’une mégalopole africaine (Nairobi au Kenya) dépourvus d’infrastructures publiques de distribution.
Bangladesh, Kazakhstan, Kenya… : le voyage est dépaysant et les images impressionnantes… Mais on passe le film à essayer de faire un lien entre les différentes parties et à comprendre la cohérence de l’ensemble, ce que le réalisateur s’est refusé à faire en voix-off : pourquoi ces trois cas et pas d’autres tout aussi intéressants, comme la guerre de l'eau entre Israël et Palestine ou les inondations de la Nouvelle Orléans ?
Peut-être par ambition cinématographique (l’idée de faire un film et pas un reportage) Un monde sans eau ? pêche par manque de pédagogie, indispensable sur un sujet aussi vaste et complexe. C’est bien dommage parce que le film aurait pu illustrer parfaitement le thème de l’eau inscrit au programme de Géographie de Seconde.

[Un monde sans eau ? de Udo Maurer. 2008. Durée : 1 h 23. Distribution : ASC. Sortie le 8 octobre 2008]

Pour aller plus loin sur le thème de l'eau :
> Emission Le Dessous des cartes, dossiers d'accompagnement :
L'Eau sur la terre en 2025
Eaux et mégalopoles aujourd’hui

> L'eau pour tous, une exposition de la Cité des Sciences et de l'Industrie 

Posté dans Dans les salles par zama le 09.10.08 à 16:47 - Réagir

Séraphine : la peinture des simples

La sortie de Séraphine, le film de Martin Provost coïncide avec une rétrospective des œuvres de Séraphine dite « de Senlis » au musée Maillol de Paris. On pourra juger d’enrichir l’un par l’autre, si l'on pense, comme Proust le fait dire à Sainte-Beuve, que le « moi social » ne se distingue pas du « moi profond ».
En effet, Séraphine, est un vrai « cœur simple », comme la Félicité de Flaubert (cf le film de Marion Laine), excepté qu’elle dépense ce qu’elle gagne difficilement le jour à acheter des toiles, pour peindre la nuit (mais c’est un ange, « perroquet invisible ? » qui l’enjoint à peindre). Ses œuvres sont comme elle, « simples », « naïves », « enfantines » selon le point de vue où l’on se placera, mais jamais « faciles ». Elles expriment en effet derrière le trait répétitif qui confine à l’angoisse, une forme de litanie picturale, qui peut provoquer un vertige extatique, à la manière de prières répétées inlassablement ; reprenant aux vitraux, l’armature de l’arbre de Jessé, ses œuvres émerveillent par le feu d’artifice des couleurs.
C’est cet émerveillement qu’éprouve Wilhem Uhde quand il découvre « par hasard » (ce qui offre une belle scène de vengeance sociale) une œuvre de Séraphine. Le film nous raconte leur rencontre et leur complicité émaillée de véritables trous dus à l’Histoire ou à l’humaine désagrégation des relations, quand la différence sociale prend le pas sur la connivence artistique.
Donc quand l’œil avisé, raffiné et élégant (du collectionneur Uhde) rencontre la main besogneuse, bouffie et sale (de la bonne Séraphine), le spectateur assiste à une rencontre du troisième type, et là réside la leçon du film : l’art tisse des ponts au delà de l’humaine condition, et c’est peut-être la vraie religion (au sens étymologique) qui puisse nous être offerte. Le film, assez classique, en ce sens qu’il joue du pathétique à plein en nous apitoyant sur le sort de Séraphine, mi-Félicité mi-Camille Claudel (elle finit dans un asile d’aliénés), est sauvé par le jeu de Yolande Moreau, qui par moments, s’échappe avec grâce de cette « pitié dangereuse ». Le réalisateur souligne aussi chez les deux personnages, leur statut « d’exilés de la société », car si la main est « folle » et « méprisée », l’œil est « boche » et « homosexuel » : la réflexion sur l’art prétendument « naïf » s’enrichit de fait, car on peut identifier à sa source une « virginité de l’être au monde » face aux préjugés qui stigmatisent et qui marquent.

[Séraphine de Martin Provost. 2007. Durée : 2 h 05. Distribution : Diaphana. Sortie le 1er octobre]

> Pour aller plus loin : le dossier pédagogique du film

 

 

 

Posté dans Dans les salles par comtessa le 03.10.08 à 11:29 - Réagir

Afterschool

C’était l’une des ouvertures les plus saisissantes du dernier Festival de Cannes (Un Certain Regard) : un montage de courtes séquences glanées sur internet faisait passer l’assistance de l’hilarité (les facéties d’un bébé joufflu) au malaise (le prélude d’une scène pornographique) puis à l’horreur (la pendaison de Saddam Hussein, entre autres).  Par ces quelques extraits et le contrechamp qui suivait (l’adolescent apathique qui devant son écran « consomme » ces petits films), Afterschool illustrait brillamment le rapport compulsif de la « génération internet » aux images… Entièrement situé dans un internat chic de la côte Est, le film d’Antonio Campos (à peine plus jeune que ses comédiens) décrit le désarroi de la jeunesse dorée américaine, qui étouffe dans son cocon de luxe. Après cette brillante entrée en matière, Afterschool ne tient hélas pas toutes ses promesses, la faute sans doute à une ambition trop démesurée pour un si jeune auteur. Mêlant à sa sauce Michael Haneke (Benny’s vidéo) un soupçon de Gus Van Sant (Elephant) et une grosse louche de Sofia Coppola (Virgin Suicides, les sœurs Lisbon étant remplacées par les Talbert), le film ressemble finalement à un patchwork d’influences insuffisamment digérées. Il n’y a que dans le dernier quart d’heure qu’il retrouve sa force initiale, quand éclate l’hypocrisie des adultes face au drame vécu par la communauté (deux sœurs se sont suicidées devant l’objectif de notre héros vidéaste)…
Le caractère scabreux des situations et des images rend le visionnage d’Afterschool très problématique dans un cadre scolaire… Mais le film a le grand intérêt de toucher à des questions qui agitent ou agiteront la plupart des adolescents et donc ceux qui ont pour tâche de les éduquer… et d'y apporter une réponse intelligente et optimiste : c'est en se réappropriant les images (par la mise en scène et le montage) que Robert sortira de la sidération et deviendra adulte…

[Afterschool d'Antonio Campos. 2008. Durée : 1 h 46. Distribution : CTV. Sortie le 1 octobre 2008] 

Posté dans Dans les salles par zama le 02.10.08 à 00:01 - Réagir

Europa film treasures : la cinémathèque européenne en ligne

Quand on aborde le sujet du cinéma via l'internet, c'est généralement pour parler d'argent et d'avenir : à propos du juteux marché de la VOD (Video on demand), qui aiguise les appétits, ou du "fléau du piratage" qui menace les acteurs économiques du secteur… C'est dire si l'initiative Europa Film Treasures tranche avec l'air ambiant : ici tout est gratuit (les vidéos sont en streaming) et l'on s'intéresse à l'histoire voire à la préhistoire du cinéma. Lancé à l'initiative de Serge Bromberg (dont la société Lobster Films est spécialisée dans la restauration de films oubliés) et réunissant trente-sept fonds d'archives et cinémathèques d'Europe, le site propose à tout un chacun de découvrir les "incunables" du cinéma mondial, sauvés (on estime que plus de 70% des images tournées durant les cinquante premières années du cinéma sont définitivement perdues), restaurés, sous-titrés (en cinq langues) et remis en perspective (chaque extrait est accompagné d'un petit livret) à destination des internautes. "Tous les genres – et toutes les époques - sont à l'affiche ! De la comédie à la science-fiction, du western à l'animation, de l'érotique à l'ethnologique, Europa Film Treasures est à travers le profil de chaque archive qui en est le conservateur, un plongeon dans le patrimoine en mouvement de l'histoire culturelle et politique de l'Europe."
Il n'est possible pour l'instant que de rechercher et visionner le fonds, mais un "espace pédagogique" et une rubrique "documentation" enrichiront très bientôt l'offre d'European film treasures. A suivre attentivement, donc… 

> Le site Europa Film Treasures

Illus. : une image du film Der Magische Gürtel, Allemagne, 1917, The Imperial War Museum and Video Archive

Posté dans Le classeur par Zéro de conduite le 27.09.08 à 15:30 - 1 commentaire

Entre les murs : le débat

Présenté et couronné en mai au dernier Festival de Cannes, Entre les murs de Laurent Cantet sort aujourd’hui dans les salles.
Dans les journaux télévisés, les belles images de collégiens hilares ont fait place aux mines sévères des experts de l'éducation et les cocoricos (la première palme française depuis 1987 !) au « débat » : pour ou contre François Marin ? Ceux qui l’avaient vu à Cannes se doutaient bien que l’accueil fait à « la Palme » reposait sur un malentendu (qui culmina avec les déclarations un peu hâtives des ministres Albanel et Darcos) : Entre les murs est tout sauf un film lénifiant et consensuel, et Laurent Cantet n’est pas Christophe Barratier (l’auteur des Choristes, qui sort aujourd’hui même son Faubourg 36). On peut même avancer que si ce film a été primé par le jury présidé par Sean Penn, c’est, au-delà de qualités cinématographiques évidentes, parce qu’il se coltine au réel le plus brûlant, et qu’il met le doigt là où ça fait mal : les conséquences de la massification de l’enseignement secondaire, le désarroi d’enseignants confrontés à un public « difficile », celui des élèves inexorablement éjectés par le système… Il aurait été étonnant qu’il ne provoque que des réactions polies ou indifférentes chez les principaux concernés. A tout seigneur tout honneur, la Palme d’or et sa médiatisation ont placé le film sous le feu des critiques. Comme on pouvait s’y attendre, le film provoque donc le débat : lancé par les quelques enseignants et spécialistes de l’éducation qui ont vu le film en avant-première, relayé par les médias qui ont trouvé là leur « angle » (quel journal, quelle télé n’ont pas montré le film à leur panel d’enseignants en zone sensible ?) il va se rejouer dans la plupart des salles des profs à partir de demain.
Si ce débat sur le film et sa vision de l’école est souhaitable, espérons qu’il ne se trompe pas de sujet. Entre les murs n’est ni un documentaire sur le collège unique en France à l’orée du vingt-et-unième siècle, ni une leçon de pédagogie à l’usage des jeunes enseignants. C’est une fiction qui donne son interprétation du réel, nourrie à la fois par l’expérience de François Bégaudeau (dont il a tiré le livre Entre les murs), par un patient travail d’atelier avec les comédiens (élèves, enseignants…) du collège Françoise Dolto, et informée par le regard d’un des réalisateurs français les plus talentueux du moment. Aussi il serait dommage, comme cela semble en prendre la tournure, qu’il serve de champ de bataille (ou pire de cible commune) au sempiternel affrontement idéologique entre « pédagogues » et « républicains ». Comme le dit si justement Philippe Meirieu, « il faut absolument refuser que ce film soit interprété par les uns comme un acte de foi dans une pédagogie compassionnelle qui se suffirait à elle-même, et, par les autres, comme la dénonciation implicite d’une démission éducative orchestrée par quelques pédagogues irresponsables. »
Il serait également dommage que le film fasse l’objet d’un rejet de la part des enseignants, sous prétexte qu’ils ne se reconnaissent pas dans le personnage de François Marin, ou dans l’image qu’il donne de la profession. Le professeur de Lettres mis en scène par Laurent Cantet et interprété par François Bégaudeau n’est pas un modèle ni un symbole : c’est un individu qui exerce sa profession à sa manière, avec son style, ses convictions, ses affects ; il a ses qualités et ses défauts, ses réussites et ses échecs, ses moments de grâce et ses petites mesquineries. On peut d’ailleurs souligner le choix courageux et intelligent d’avoir confié à François Bégaudeau (confondant de naturel comme les élèves du film) le soin « d’incarner » sa pratique à l’écran
Aussi, au delà des « il ne devrait pas… » (laisser sa classe sans surveillance, répondre à un élève qui lui demande s’il est homosexuel…) et des « moi je ne fais pas comme ça » (parler aux élèves, laisser le chahut s’installer…), il nous semble à Zérodeconduite.net qu’il y a mieux et plus à dire, à réfléchir, à travailler sur Entre les murs. Entre enseignants, parce que dans sa justesse le film rappellera à chacun des expériences, le renverra à sa propre pratique, et avec les élèves qui pourront, bien accompagnés, y trouver l'occasion d'un rare retour réflexif sur leur "condition".
C’est précisément l’objectif de notre dossier pédagogique auquel nous renvoyons ici, en espérant qu’il servira à quelques uns, et donnera envie aux autres de se faire leur propre idée du magnifique film de Laurent Cantet.

[Entre les murs de Laurent Cantet. 2008. Durée : 2 h 08. Distribution : Haut et Court. Sortie le 24 septembre 2008]

Le site pédagogique du film

D’autres ressources sur le film :
— Les vidéos (extraits, making-of, bande-annonce) sur Curiosphere.tv
L'interview de Laurent Cantet par Vousnousils.fr
— L'article d'Actualités pour la classe du CNDP

Le débat :
— La tribune de Philippe Meirieu
— Le dossier des Cahiers pédagogiques

Posté dans Dans les salles par zama le 24.09.08 à 18:48 - 3 commentaires

C'est dur d'être aimé par des cons

Les lumières contre l’obscurantisme, l’intelligence contre la bêtise, l’humour contre l’esprit de sérieux : voici l’affiche un rien déséquilibrée que nous propose C’est dur d’être aimé par des cons de Daniel Leconte, qui relate le procès qui opposa en février 2007 l’hebdomadaire Charlie Hebdo au Conseil français du culte musulman (CFCM). La plainte portait, rappelons-le, sur la publication des caricatures du journal danois Jyllands-Posten dans l’hebdomadaire satirique français, et sur le dessin de Cabu publié en une, dont la légende donne son titre au film. L’affaire fit grand bruit, citant à la barre le tout-Paris intellectuel (Elizabeth Badinter, Claude Lanzmann…) et politique (avec en point d’orgue la lecture d’un message… du candidat Nicolas Sarkozy), et le jugement du 23 mars 2007 débouta les plaignants.
Il serait bien sûr facile de déclarer après coup que la partie était facile et le procès gagné d’avance : c’est pourtant, paradoxalement, l’impression qui ressort de C’est dur d’être aimé par des cons. Le déséquilibre patent des forces en présence (aussi bien en terme d’argumentation que de capacité à mobiliser soutiens politiques ou médiatiques) est encore accentué par le film, qui face aux témoins prestigieux cités par Charlie donne la parole à de pauvres hères élucubrant dans la salle des pas perdus du tribunal.
C’est pourquoi malgré d’indéniables qualités d’écriture (rythme, humour, pédagogie dans la restitution du contexte de l’affaire), le film de Daniel Leconte apparaît rapidement assez vain : plutôt que d’en faire la victoire historique et décisive de la liberté d’expression contre les censures et les intégrismes, on aurait aimé qu’il replace ce procès dans un contexte socio-politique plus global (celui de l’Islam de France), ou qu’il le rapproche d’autres affaires similaires (en France ou à l’étranger, les exemples ne manquent pas)… Les mines gourmandes de Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, et les airs de diva (qui s’offusque de ce que la candidate Ségolène Royal ne lui ait envoyé « qu’un SMS ») de Philippe Val, apparemment assez satisfaits du rôle qu’ils eurent à jouer dans cette affaire, agaceront d’autant plus que la récente « affaire Siné » est venu jeter un voile trouble sur l’image de l’hebdomadaire et de son médiatique rédacteur en chef…

[C’est dur d’être aimé par des cons de Daniel Leconte. 2007. Durée : 1 h 48. Distribution : Pyramide. Sortie le 17 septembre]

Posté dans Dans les salles par zama le 22.09.08 à 00:13 - 1 commentaire

Les Nouvelles Aventures de la petite taupe : L’étonnante étrangeté

Les Nouvelles Aventures de la petite taupe mettent en scène le personnage le plus célèbre de l’illustrateur et réalisateur tchèque, Zdenek Miler. En cinq histoires (le hérisson, le téléphone, les allumettes, l’automobile, et la musique), elles relatent l’étonnante rencontre de la petite taupe avec un animal ou un objet de la vie quotidienne, source d’interrogations et d’apprentissages.
A hauteur d’enfants, tout d’abord dans la forme elle-même, ce film d’animation regroupe des histoires courtes (5 à 10 minutes chacune), elles-mêmes constituées d’une succession de situations. Ce morcellement apparent capte l’attention des enfants et leur permet ainsi de comprendre ce qu’ils voient au moment où ils le voient. La langue, faite d’onomatopées, laisse la place à un langage des gestes et des expressions. Et si ce langage essentiellement visuel facilite la compréhension, il permet également, en sollicitant le regard, une véritable éducation à l’image. Cette simplicité, cette clarté de l’instant rend ainsi possible, en découpant l’histoire, d’en comprendre les enchaînements.
La structuration de chaque récit (présentation, situation problème, obstacles et dénouement) apparaît ici comme une métaphore de la construction des savoirs chez l’enfant. De l’étonnement à la connaissance, en passant par une nécessaire expérimentation, la petite taupe est confrontée aux objets du quotidien. Familiers et sans surprise pour nous, ces objets, dont l’étrangeté est mise en évidence par leur intrusion dans le milieu naturel, sont une véritable source d’aventures. Animés, immenses et surprenants, tels qu’ils apparaissent aux enfants, ils sont peu à peu, à la suite d’incompréhensions, de méprises et de prises de risque, appréhendés et cernés.
Par les domaines abordés (le vivre ensemble, la découverte du monde, et l’éducation à la sécurité), et les interrogations soulevées, ce film est ainsi adapté à un très jeune public (à partir de 2 ans). Mais on ne peut le réduire à sa seule visée éducative. Alliant poésie et humour dans le détournement des objets de leur fonction première, ces courts métrages datant des années soixante-dix (1963, pour La Petite taupe et l’automobile) se distinguent aussi par l’originalité du graphisme et des couleurs.

[Les Nouvelles Aventures de la petite taupe de Zdenek Miler. 1963 à 1974. Durée : 44 min. Distribution : Les Films du Préau. Sortie le 17 septembre 2008. Film pour enfants à partir de 2 ans]

Pour aller plus loin :
Les Pistes pour la classe du CNDP sur La Petit Taupe (2007)
Les fiches pédagogiques du film (sur le site des Films du Préau)

Posté dans Dans les salles par July le 18.09.08 à 08:30 - 1 commentaire

La Belle personne : Amours XVIème…

Politique, l’adaptation cinématographique de La Princesse de Clèves par Christophe Honoré ? Le projet de La Belle personne (dixit le réalisateur dans le dossier de presse) était en tout cas une forme de réponse aux propos incendiaires attribués au futur président alors en campagne, dénonçant l’inscription du roman de Mme de La Fayette aux concours de la fonction publique ("L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle !").
Montrer la profondeur et la jeunesse de La Princesse de Clèves, tel était donc l’objectif de Christophe Honoré : on peut parler ici d’adaptation au sens plein, celui d’une réécriture inspirée, plutôt qu’une simple mise en images même transposée dans le temps. Le canevas scénaristique reste le même : un trio amoureux, la femme aimée par deux hommes, l’un légitime et l’autre illégitime. Mais Honoré joue (jongle ?) avec les références : dans sa version « l’époux » Otto-Clèves est plus jeune que « l’amant » fantasmé, puisque le second est le professeur d’italien du premier. On gagne en grâce juvénile (celle des interprètes des trois personnages principaux) et peut-être en témoignage sur l’époque (les amours adolescentes comme amours de convention ?) ce que l’on perd de la richesse thématique du roman (l’opposition entre deux temporalités amoureuses, celle de l'âge et de la durée contre celle de la jeunesse et de la passion)… Christophe Honoré adapte finalement Madame de La Fayette comme il met en image les musiques d'Alex Beaupain (Les Chansons d'amour) avec ses qualités (la liberté de la direction d’acteurs, la fluidité de certains jeux de regards…) et ses défauts (la manie de la citation cinéphile — ainsi le clin d’œil à La lettre volée d’Oliveira via l’apparition de Chiara Mastroianni —, la tendance à la pose et à l’afféterie…).
Si ainsi le charme passe dans la première demi-heure, on se lasse rapidement des moues renfrognées de l’héroïne, la jeune Léa Seydoux, et des regards ténébreux de l’interprète fétiche d’Honoré, Louis Garrel. La transposition du XVIème (siècle) au XVIème (arrondissement), au lieu de revivifier le roman, a plutôt pour résultat de l’affadir, d’autant qu’elle s’accompagne dune relecture d’un romantisme très dix-neuviémiste (cf le suicide du jeune Otto-Clèves, et le plan final en forme d’exil, qui rappelle d’ailleurs l’ouverture de l’Education sentimentale de Flaubert). Les aristocrates parés de toutes les vertus, les « meilleurs » au sens étymologique, les « belles personnes », ne sont plus ici que de petits bourgeois ravagés par le mal du siècle
On se plaît à rêver de ce qu’aurait pu donner le traitement par un Honoré plus iconoclaste du célèbre passage où M. de Clèves surprend Nemours espionnant la princesse qui orne sa canne de rubans devant le portrait de ce dernier, passage dont l’interprétation par Michel Butor divise encore les critiques.

[La Belle personne de Christophe Honoré. 2007. Durée : 1 h 30. Distribution : Le Pacte. Sortie le 17 septembre 2008]

En savoir plus :
> Le site officiel du film
> Un dossier de Teledoc sur le film

Posté dans Dans les salles par comtessa le 17.09.08 à 00:29 - 8 commentaires

Les Ch'tis subventionnés : le cinéma office du tourisme ?

bienvenue chez le ch'tis
C'est devenu un genre éditorial à part entière : descendre en flamme un succès récent du box-office. Après le livre anti-Cauchemar de Darwin et avant le livre anti-Entre les murs, est sorti cet été le "livre anti-ch'tis", auquel tous les médias, friands de polémiques (pour/contre) et de belles histoires ("elle s'attaque à vingt millions de français"), ont consacré chacun son article ou sa brève. Les Ch'tis, c'était les clichés d'Elise Ovart-Baratte (éditions Calmann-Levy), doctorante en histoire contemporaine, accuse le film de Dany Boon d'avoir répandu des clichés certes sympathiques mais réducteurs sur le Nord, reprenant un point de vue déjà exprimé sous quelques plumes nordistes (voir cette tribune de l'écrivain Michel Quint).
Mathilde Blottière démonte sur Télérama.fr le terrible esprit de sérieux avec lequel l'auteure juge cette gentille comédie "comme s’il s’agissait d’un documentaire ou d’un film-dossier sur la vie dans le Nord-Pas de Calais au XXIe siècle" ; elle pointe surtout l'erreur qui consisterait à prendre le cinéma comme un "auxiliaire des offices du tourisme".
Car l'ire d'Elise Ovart-Baratte porte moins sur le film que sur la subvention de 600 000 € allouée par la Région Nord Pas de Calais aux producteurs d'un film "qui manifestement n'en avait pas besoin"… Certains pourront s'étonner du montant de cette somme. Rappelons à ce propos que la vitalité (économique et artistique) du cinéma français repose sur un mode de financement auquel la plupart des régions françaises prennent leur part. Plutôt que de chercher des retombées d'image directes, il s'agit plutôt pour ces collectivités territoriales d'attirer des tournages générateurs de retombées économiques (contractuellement, une majeure partie de la subvention doit être dépensée sur place) et de favoriser le développement une industrie cinématographique locale. La région Nord Pas de Calais a été l'une des premières en France à mettre en œuvre une politique concertée de soutien à la production cinématographique, via la fondation du CRRAV (Centre Régional de Ressources Audiovisuelles) qui gère l'ensemble des subventions…
Concernant Bienvenue chez les ch'tis, le conseil régional a tout lieu de se montrer satisfait comme dans ce communiqué, ou l'on apprend notamment que la subvention sera intégralement remboursée grâce au succès du film. Rappelons que le CRRAV a financé également, pour ne citer que les plus connus, des films comme Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin, Flandres de Bruno Dumont, Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel… dont on ne saurait dire lequel contribue le plus positivement à l'image de la région…
Terminons sur la pirouette d'un internaute ("François de Toulouse" sur le site Rue 89) qui fait rebondir la polémique du Nord au Sud : "Je voudrais ici dénoncer une série de films tournés par un certain Marcel Pagnol, qui donne une très mauvaise image des provençaux, censés être colériques, bêtes, ivrognes et paresseux. J’espère que la région n’a pas participé aux financements."

Posté dans Thèse-Antithèse par Zéro de conduite le 16.09.08 à 00:15 - 2 commentaires

La séance du mois : The Shining (Français)

Chef d'œuvre du fantastique, The Shining (1980) de Stanley Kubrick continue de fasciner des générations de spectateurs. La Séance du mois de septembre, proposée par Yoann Debuys, professeur de Français, parie sur "l'intérêt profond" que cette œuvre peut provoquer chez les élèves (Seconde, Première), et s'en sert pour introduire le genre fantastique, avant de dépasser cette lecture : "En effet, une lecture qui s’affranchit du genre tout en le gardant en mémoire autorise à montrer aux élèves que les images disent beaucoup plus qu’elles ne montrent."
On pourra compléter cette approche par le dossier de Lycéens au cinéma (signé Cyril Neyrat).

> Télécharger le dossier au format Pdf [Version élèves]
> S'inscrire au Club Enseignant pour télécharger le dossier corrigé [Version Enseignants]

Pour aller plus loin :
> Shining, Dossier pédagogique Lycéens au cinéma
> Sur Zérodeconduite.net : Shining, une comédie romantique ? (ou l'art de la bande-annonce)

Posté dans La séance du mois par Zéro de conduite le 12.09.08 à 12:11 - 7 commentaires

Rumba : entre virtuosité et maladresse

Un couple heureux et épanoui, soudé par la passion de la danse, voit sa vie bouleversée par un tragique accident. Elle y perd un pied, lui toute sa mémoire, et leur existence se dérègle dans des proportions catastrophiques. Cet argument à faire pleurer Margot devient sous le regard du trio d'acteurs metteurs en scène Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy, une expérience délicieusement drôle et euphorisante. Nous avions signalé avec chaleur la sortie de l'Iceberg il y a deux ans ; Rumba creuse la même veine burlesque (voir ce parcours thématique du Forum des Images) dans la lignée du cinéma de Jacques Tati ou des pionniers du cinéma comique. C'est à nouveau l'occasion de faire découvrir aux élèves ce genre capital de l'histoire du cinéma, (hélas ?) tombé un peu désuétude : un genre à la fois populaire et sophistiqué, obstinément laconique et richement sonore, statique par l'utilisation du plan fixe mais extraordinairement "mouvementé"…
Plus encore que dans l'Iceberg, le mouvement et le corps sont en effet au centre de Rumba, qui met en scène un couple de danseurs empêchés, exploitant la dialectique entre "excès de virtuosité et excès de maladresse" qui est une figure essentielle du genre (comme le fait remarquer Jean-Philippe Tessé dans son livre Le Burlesque).
Si le film ne rentre pas directement dans les programmes, on pourra donc creuser cet aspect de la figuration du corps dans l'art (voir ce Mag'Arts consacré au corps), voire en classe de Philosophie.
[Rumba de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy. 2007. Durée : 1 h 17. Distribution : Mk2. Sortie le 10 septembre 2008]

Posté dans Dans les salles par zama le 10.09.08 à 23:00 - 1 commentaire

Entre les murs : le site pédagogique

Porté au pinacle par une Palme d'or, la première attribuée à un film français depuis Sous le soleil de Satan de Pialat en 1987, Entre les murs a constitué l'événement du dernier Festival de Cannes. C'est sans doute le film le plus attendu de la rentrée, notamment parmi le public enseignant, et son retentissement devrait être à la hauteur des attentes qu'il suscite. Rarement en effet un film aura mis en scène avec autant d'attention, de précision et d'empathie ce qui se passe dans l'enceinte d'un établissement scolaire et entre les murs d'une salle de classe.
Film sur l'école et la pédagogie Entre les murs est-il pour autant un film "pédagogique" ? Au-delà de l'effet-miroir forcément destabilisant, pour les uns (enseignants) comme pour les autres (les élèves), au-delà des passionnants débats qu'il ne manquera pas de nourrir en salle des profs, la réponse n'était pas évidente a priori… Mais à bien y regarder, Entre les murs comporte une riche matière pour mener une réflexion en classe, aussi bien en Français on peut rattacher le film à une longue tradition d'écrits sur l'école), qu'en ECJS (Entre les murs pose explicitement la question du "vivre ensemble"), de manière plus élaborée, en SES (sur le rapport entre école et inégalités sociales). Dans ces trois disciplines et au-delà, c'est l'occasion rare d'un retour réflexif, à la fois ludique et profond, sur la réalité scolaire, qui trouverait toute sa place lors d'une heure de vie de classe : il permet d'aborder les thèmes de la relation entre professeurs et élèves, du sens des apprentissages, des droits et des devoirs…
C'est pourquoi Zérodeconduite.net n'a pas hésité longtemps à consacrer un long dossier pédagogique au film de Laurent Cantet. Celui-ci propose en introduction une série d'approches thématiques sur le film ("Une fiction du réel", "Vivre ensemble", "Le langage"…), et trois chapitres d'activité, en Français (pour les Seconde et les BTS), en ECJS (Sixième et Seconde) et en SES (Terminale ES).
Le dossier est téléchargeable sur le site pédagogique du film dans sa version intégrale, mais les enseignants peuvent également télécharger chacune des parties séparément. Le corrigé des activités seront disponibles dans le "Club Enseignant Zérodeconduite" qui ouvrira le mercredi 10 septembre. Le site pédagogique du film proposera également une série de liens vers toutes les ressources internet sur et autour du film…

Entre les murs de Laurent Cantet, au cinéma le 24 septembre

> Le site pédagogique du film
> Le site officiel du film

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 05.09.08 à 18:43 - 46 commentaires

Le Sel de la mer en salles

"Soraya, jeune américaine de 28 ans, née à Brooklyn et d’origine palestinienne, se rend à Ramallah pour récupérer ce qui a appartenu à sa famille, de l’argent, une maison, une terre, abandonnés en 1948. Elle rencontre Emad, enfermé depuis 17 ans en Cisjordanie et qui n’a d’autre rêve que de s’exiler au Canada. Ils réussissent, par un concours de circonstances, à passer la frontière et partent à la découverte d’Israël.
La question de l’identité est ici omniprésente : ce que l’on est aujourd’hui, inextricablement lié au lieu d’où l’on vient. Inlassablement, à chaque rencontre, sont posées les mêmes questions: "
D’où venez-vous ?", "Et votre famille ?" Et lorsque Soraya répond à la police des frontières : "Je viens de Jaffa", on entend "Et souvenez-vous que vous nous avez chassés"…"
Présenté au Festival de Cannes dans la Sélection officielle Un certain regard, et chroniqué par Zérodeconduite, Le Sel de la mer d'Annemarie Jacir sort aujourd'hui dans les salles…

[Le Sel de la mer d'Annemarie Jacir. 2008. Durée : 1 h 45. Distribution : Pyramide. Sortie le 3 septembre 2008]

> L'article de Zérodeconduite.net (Cannes 2008) : "Le Sel de la mer : Retour aux sources"
> Voir également cette interview de la réalisatrice sur le site d'Alain Gresh du Monde diplomatique

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 03.09.08 à 15:26 - 2 commentaires

C'est la rentrée, demandez le programme !


Après de longues vacances, c'est comme ailleurs sur la rentrée sur Zérodeconduite, qui vous propose un programme copieux pour les deux prochains mois.

Comme c'est de saison, les films du dernier festival de Cannes ont fait leur apparition dans les salles : sortis cet été, Gomorra et Le Silence de Lorna sont encore à l'affiche, rejoints ce mercredi par le très beau Sel de la mer d'Annemarie Jacir. On attendra ensuite avec impatience les deux chocs que furent, dans des registres très différents, Dernier maquis de Rabah Ameur-Zaïmeche (l'auteur de Wesh Wesh et Bled number one) La Vie moderne de Raymond Depardon (le 29/10), et la caméra d'or Hunger de Steve Mac Queen, sans oublier la fiction documentaire de Claire Simon sur le Planning familial, Les Bureaux de Dieu.
Au chapitre des curiosités, on évoquera tout à la fois Rumba du tandem Abel-Gordon, qui après leur rafraîchissant Iceberg (2006) continuent à creuser la veine du burlesque (le 10 septembre) : "l'histoire d'un couple qui tombe et se relève, qui retombe et qui se re-relève, qui re-retombe et qui se re-re…" ; La Belle personne de Christophe Honoré (Les Chansons d'amour), variation contemporaine (transposée dans un lycée parisien) de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, réponse au mépris affiché par le pas encore président Nicolas Sarkozy (souvenez-vous de la petite phrase sur la guichetière et Madame de La Fayette) ; et Faubourg 36, comédie de Christophe Barratier (le réalisateur des Choristes) sur un cabaret au temps du front populaire (le 24 septembre). Les amateurs d'histoire guetteront également la sortie de Miracle à Santa Anna, hommage de Spike au soldats noirs américains de la Seconde Guerre Mondiale, déjà rattrapé par la polémique.

Mais l'événement de la rentrée sera évidemment la sortie d'Entre les murs, tant attendu après sa Palme d'Or et que l'on pourra découvrir à partir du 24 septembre. Zérodeconduite.net a travaillé tout l'été pour vous proposer le site pédagogique du film et son copieux dossier d'accompagnement : une analyse thématique fouillée du film et plus de trente pages d'activités en Français, ECJS et SES

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 02.09.08 à 11:59 - 2 commentaires

La séance du mois : La Corde de Hitchcock

"Un truc absolument idiot". Voici comment Alfred Hitchcock voyait rétrospectivement (dans les célèbres entretiens avec François Truffaut) son film La Corde (1948), ou en tout cas la contrainte formelle qu'il s'était imposée : tourner le film en un seul plan-séquence, en fait huit (chaque magasin de pellicule n'excédant pas dix minutes) raccordés de manière quasi invisible. Mais si le procédé fait figure d'expérimentation ludique et sans lendemain dans la riche carrière du réalisateur anglais, le film a lui résisté aux années : par son scénario d'une efficacité diabolique (tiré d'une pièce de Patrick Hamilton), par la façon à peine allusive dont est abordée l'homosexualité (on est en 1948 !), et — c'est ce qui nous intéresse ici — par l'ambition de son propos.
C'est ce dernier point qui nous intéresse ici, dans le cadre de cette séance pédagogique consacrée au film en Philosophie : La Corde présente un rare exemple cinématographique de crime philosophique, commis non pas sous l'empire de la passion ou de l'intérêt, mais pour illustrer une thèse. C'est en réponse au discours provocateur de leur professeur (James Stewart) que les étudiants Brandon (John Dall) et Phillip (Farley Granger) vont assassiner leur camarade et organiser la soirée que met en scène le film. Si le film illustre les dangeurs d'une philosophie mal comprise (et surtout mal appliquée), il est surtout l'occasion d'aborder des thèmes comme la morale, autrui, ou les rudiments de la philosophie nieztschéenne.

> Télécharger la séance au format pdf

Voir également :
> "Hitchcock encore et toujours"
> D'autres séances en Philosophie : Douze hommes en colère, The Truman show, Le Temps qui reste

 

Posté dans La séance du mois par Zéro de conduite le 08.07.08 à 15:36 - Réagir

Miracle à Sant'Anna : les Indigènes de Spike Lee

L'histoire n'est certes pas tout à fait la même mais les coincidences (jusqu'à la photo ci-contre, une des premières dévoilées sur le film) sont nombreuses : l'argument de Miracle à Sant'Anna, le nouveau film de Spike Lee (dont la sortie en France est prévue pour le 22 octobre prochain) rappelle furieusement celui d'Indigènes de Rachid Bouchareb. Tiré d'un roman de James Mac Bride, le film raconte l'histoire d'"une escouade exclusivement composée de soldats noirs américains (…) encerclée dans un village italien." Il a pour but avoué de réhabiliter la mémoire des soldats noirs américains morts au front pendant la Seconde Guerre Mondiale, et généralement oubliés par les représentations cinématographiques du conflit.
Il est difficile d'en savoir plus pour l'instant. C'est la première fois que Spike Lee s'attaque à un genre aussi codé que le film de guerre. En revanche sa carrière est marquée par une réflexion radicale sur la "question noire" aux Etats-Unis et ses représentations. Elle a pris des formes aussi différentes que le biopic (Malcolm X), la satire (Bamboozled, sorti en France sous le titre The Very Black Show) ou le documentaire engagé (When the Levees Broke, A Requiem in four acts sur les ravages du cyclone Katrina à la Nouvelle Orléans… et le peu d'empressement des autorités à secourir sa population, noire et pauvre). Fidèle à son sens de la provocation (et du marketing), Spike Lee n'a pas hésité s'attaquer à l'icône américaine Clint Eastwood (présent au dernier festival de Cannes pour l'Echange), et au diptyque Mémoire de nos pères/Lettres d'Iwo Jima, qui ne mettait pas en scène un seul soldat noir (alors qu'ils participèrent à la bataille). L'ex-inspecteur Harry n'étant pas homme à se laisser faire, le débat s'est envenimé, chaque réalisateur accusant l'autre de falsifier l'histoire, comme le raconte cette dépêche Afp.
Mais le film de Spike Lee a entre temps été rattrapé par une autre polémique, venue d'Italie cette fois : le film décrirait le massacre de Santa Anna (qui fit 560 victimes, dont une centaine d'enfants) comme un acte de représailles contre des faits de résistance, alors que les historiens ont démontré depuis que l'attaque nazie était aussi gratuite que préméditée (voir cet article —en anglais— de The Independent).

Posté par Zéro de conduite le 01.07.08 à 16:16 - 2 commentaires

Re-lecture : Valse avec Bachir

> Voir notre critique au moment du Festival de Cannes :
Valse avec Bachir : tu n'as rien vu à Chatila

Si ce film obéit à l’injonction philosophique "connais toi toi-même", celle-ci s’impose au narrateur, Ari, par accident. L’événement qui éveille ce besoin d’un retour sur soi et sur son passé est sa discussion nocturne avec un ami, obsédé par un cauchemar récurrent, dans lequel il est pourchassé par une meute de chiens féroces. 26 précisément, soit le nombre de chiens qu’il a dû exécuter dans un village pendant la guerre et qui incarnent la face effrayante de sa mauvaise conscience. Le film présente la psychanalyse comme outil désormais courant de l’analyse de soi, intégrée dans ses principes herméneutiques et acceptée pour ses vertus thérapeutiques. Le recours à la psychanalyse n’est pas ici, comme souvent au cinéma, une distraction aux accents comiques, mais répond au besoin douloureux de comprendre les manifestations d’un désordre psychique, qu’il prenne la forme du cauchemar récurrent ou de l’amnésie. Ari prend en effet conscience, à l’occasion de cette discussion nocturne, de l’absence quasi totale de souvenirs personnels de la guerre du Liban, et en particulier du massacre de Sabra et Chatila. Cette lacune devient le point de départ d’une enquête sur sa propre histoire, et sur ce que cet oubli significatif essaie de dissimuler. L’interview d’une psychiatre rappelle l’importance de l’amnésie post-traumatique chez les survivants, réaction de défense psychique mais aussi amputation d’une partie de leur passé et de leur identité.
Le film se construit dès lors comme la lente reconstitution par le narrateur de son histoire, par collages, recoupements et superpositions, à partir de récits de soldats engagés dans le conflit. La psychanalyse et l’enquête historique s’entremêlent. Il s’agit, suivant la démarche personnelle du narrateur, d’interroger un tabou de l’histoire des Israéliens, le refoulement collectif d’une mauvaise conscience et les diverses formes qu’il peut prendre.
Cette plongée dans les méandres d’une mémoire nous conduit progressivement au-delà du souvenir écran, recréé par Ari, celui où il sort progressivement de la mer, nu mais armé. Le psychanalyste rappelle à Ari le pouvoir dynamique de la mémoire, sa capacité à "remplir les trous avec des choses qui ne sont jamais arrivées", en faisant référence à une expérience significative où, sur la base d’une photo trafiquée qu’on leur présentait de leur soi-disant passé, des individus reconstituaient avec conviction le souvenir d’une scène qu’ils n’avaient en réalité jamais vécue.
Ce à quoi Ari doit accepter d’être confronté, c’est la réalité de son engagement dans un conflit d’une violence absurde, c’est le rappel de la barbarie à laquelle il a pris part et de l’inhumanité des êtres humains dans ces situations, où, selon l’expression de Freud dans Malaise dans la civilisation, l’homme tombe le masque et montre sa face bestiale, libère la pulsion de mort (thanatos). Le film progresse comme une analyse jusqu’à la scène traumatique, celle du massacre de Sabra et Chatila. La réactivation de la mémoire est aussi celle de la culpabilité d’une génération dont les parents furent les victimes des nazis. Les soldats israéliens ne sont-ils pas à leur tour du côté des bourreaux, se demande Ari ? N’est-ce pas ce que dissimule mal ce tabou de l’histoire d’Israël ?
Dans son enquête, Ari dresse une typologie du déni. Il rappelle en particulier l’histoire d’un photographe qui ne supportait ces scènes d’horreur qu’à travers son viseur et ne fut plus capable de tolérer ces visions apocalyptiques lorsque son appareil fut endommagé. Freud, dans ses "Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort" (in Essais de psychanalyse) avait souligné cette tendance générale de l’être humain à considérer la mort comme un spectacle : "Nous avons manifesté à l’évidence une tendance à mettre la mort de côté, à l’éliminer de la vie. Nous avons essayé de la passer sous silence (…). C’est que notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent que nous tentons de nous la représenter nous pouvons remarquer qu’en réalité nous continuons à être là en tant que spectateur."
C’est cet écueil du spectacle que Ari Folman réussit magistralement à dépasser dans les derniers plans de Valse avec Bachir, en forçant le spectateur à sortir de ce confort qu’apporte l’animation par une certaine déréalisation. Les dernières images, rappelant la réalité violente et insoutenable du massacre à travers les cris des mères éplorées, confrontent le spectateur à ce qu’il ne veut jamais voir autrement que comme un spectacle à distance.

Pour aller plus loin :
— Le site officiel du film
— Les extraits du film sur Curiosphere.tv
L'Histoire du Liban par l'émission "Le Dessous des cartes" : 1ère partie / 2ème partie

[Valse avec Bachir d'Ari Folman. Durée : 1 h 27. Distribution : Le Pacte. Sortie le 25 juin 2008]

Posté par Claire le 24.06.08 à 17:28 - 14 commentaires

La troisième partie du monde : la jeune fille et les trous noirs

Emma, une jeune femme aussi timide qu’intrigante — brillamment incarnée par Clémence Poésy — souffre d’une particularité : ses amants disparaissent mystérieusement à son contact. C’est en cherchant à élucider la disparition de l’un d’entre eux —François, scientifique spécialiste des… trous noirs— qu’elle comprendra progressivement qu’elle est responsable de ces disparitions manifestement irréversibles...
Emprunter une notion à la physique moderne (au sens post newtonien) pour nourrir une intrigue romanesque, sans céder au sensationnalisme, telle est la démarche d’Eric Forestier, qui livre avec La Troisième partie du monde un premier film original, aux confins de la science, du fantastique et d’un certain romantisme.
D’un point de vue strictement scientifique, entre autres notions de physique telle que l’entropie, le film tourne principalement autour de la notion de "trou noir" : définition, caractéristiques et questions non résolues en l’état actuel des connaissances scientifiques. Outre les explications scientifiques données dans les dialogues, le trou noir donne métaphoriquement une bonne partie de ses caractéristiques à l’héroïne, dont on ne connaît et n’apprendra rien en dehors de l’influence qu’elle a sur son environnement : un point de non retour dans la vie de ses amants.
Eric Forestier se heurte à la figuration d’un phénomène par définition inobservable (le trou noir n'émet pas de lumière ; toute forme d’énergie ou de rayonnement qui passe aux alentours est irréversiblement absorbée) : il se contente de filmer des grands espaces ou de saupoudrer le film d’images lentement animées de ce qu’on suppose être un fragment d’univers sous l’effet gravitationnel d’un trou noir ; comme pour nous rappeler qu’à l’heure actuelle, les scientifiques n’expliquent pas comment et où sont converties l’énergie et l’information ainsi absorbées.
La Troisième partie du monde demeure un premier film appréciable par sa liberté de scénario et de ton, par son approche romanesque de phénomènes naturels, par la part qu'il laisse au mystère. Mais c’est sans doute aussi ce dernier point qui fait sa limite : sur ces prémisses quasi hitchcockiennes, on s’attendait à davantage de rebondissements, et à un rythme un peu plus soutenu…
Le film est intéressant dans le cadre de l’enseignement des sciences physiques, ainsi qu’en philosophie par certains points d’épistémologie. Mais c’est dans son "romantisme" et sa poésie qu’on trouvera la clé du film : par certains cotés, le personnage d’Emma rappelle la manière dont Apollinaire dans Alcools parvient à façonner les personnages féminins vus comme une tentation quasi diabolique et inéluctable.

[La Troisième partie du monde d’Eric Forestier. Durée : 1 h 45. Distribution : Shellac. Sortie le 18 juin 2008]

Posté par Benjamin le 18.06.08 à 15:49 - Réagir

Tabarly : c'est pas l'homme…

En sport comme ailleurs, certains anniversaires sont plus tristes que d'autres. Il y a dix ans la France remportait la Coupe du Monde de Football, et les afficionados peuvent même revivre l'événement sur grand écran (avec "commentaires inédits de Thierry Roland") !
Il y a dix ans également disparaissait en mer le navigateur Eric Tabarly et un film lui rend aujourd'hui hommage : Tabarly de Pierre Marcel, montage d'archives audiovisuelles et radiophoniques pour une grande part inédites. Dans l'actualité cinématographique un peu atone de ce mois de juin les Actualités pour la Classe du CNDP distinguent le film en proposant une fiche pédagogique. Anne Henriot, enseignante de français, propose d'étudier le film "…au lycée, en français, pour étudier l’autobiographie et la construction du personnage. Et aussi dès le collège et en fin de primaire, en éducation physique et sportive, pour découvrir les grandes courses à la voile, s’interroger sur le sens de la compétition et l’importance de l’équipe."

[Tabarly de Pierre Marcel. 2008. Durée : 1 h 30. Distribution : Pathé. Sortie le 11 juin 2008]

Posté par Zéro de conduite le 16.06.08 à 21:04 - Réagir

Sagan : une vie

Une "performance" d’acteur peut-elle "faire" un film ? Sans Sylvie Testud on ne donnait pas cher de Sagan de Diane Kurys, produit télé conçu à l’origine pour une diffusion rapide et éphémère si les décideurs n'avaient pas été étonnés par sa qualité. L’interprétation de la comédienne en fait une œuvre extrêmement plaisante, parfois fascinante.
Comme on l’a écrit précédemment (mais dans une toute autre mesure) à propos de la version de Che présentée par Steven Soderbergh à Cannes, Sagan ne joue pas totalement le jeu du "biopic" (ou biographie filmée) : pas de rosebud qui nous expliquerait la vérité intime du personnage, et une quasi absence de point de vue affirmé sur l’auteure (à la différence de Che, cette fois). Le film de Diane Kurys se contente d’enquiller sur un mode strictement chronologique les épisodes de la vie de Sagan (à partir de la parution du futur best-seller Bonjour Tristesse : avant, Françoise Sagan n’était "que" Quoirez), les rencontres (Chazot, Schoeller, Peggy Roche…), les bons mots, les coups d’éclat ou de blues ; le tout est relié par des extraits en voix-off de l’œuvre (Françoise Sagan a beaucoup utilisé le "je", beaucoup parlé d’elle, directement ou indirectement, jusqu’à écrire sa propre épitaphe : ).
Paradoxalement, c’est cette simplicité, cette modestie qui font le prix de Sagan : s’il le fait au détriment de toute réflexion sur l’œuvre (à peine est évoquée la "petite musique"), sur le processus de l’écriture, sur les rapports entre l’art et la vie, le film parvient à restituer le sentiment mélancolique de la vie qui passe. Il fait la part belle aux comédiens, étonnamment justes et jamais écrasés, comme c’est souvent le cas dans les films historiques, par des personnages trop imposants (Pierre Palmade en Jacques Chazot, Jeanne Balibar en Peggy Roche, Denys Podalydès, Arielle Dombasle).
On en revient donc à Sylvie Testud, et à sa composition saisissante. Dans cette intéressante notice Cinedoc, Barbara Velasco démontre que dès l’origine (en 1912, Sarah Bernhardt incarnait au cinéma La Reine Elisabeth) le succès de la biographie filmée est indissociable de la présence dans le rôle titre, sinon d’une star, du moins d’un acteur dont on saluera la performance (on a pu le voir récemment avec Marion Cotillard dans La Môme). Reste à déterminer ce qui dans la fascination que procure le jeu de l’actrice ce qui ressort du mimétisme, de l’imitation talentueuse (silhouette, gestuelle, élocution) d’une personnalité restée dans la mémoire collective, et ce qui appartient la "construction du personnage" au sens stanislavskien du terme (l’actrice en parle longuement sur Telérama.fr).

[Sagan de Diane Kurys. 2007. Durée : 1 h 58. Distribution : Europacorp. Sortie le 11 juin 2008]

Pour aller plus loin
— La bande-annonce sur Curiosphere.tv
— Un dossier Sagan par le magazine Lire
— Quelques récentes biographies filmées d'écrivains sur Zérodeconduite.net :
Molière, La Fontaine, Jane Austen, Beatrix Potter

Posté par zama le 11.06.08 à 11:53 - 4 commentaires

Les Liaisons dangereuses au programme des TL

C'est officiel : le cinéma est de retour au menu du bac littéraire. Si l'année dernière Le Guépard de Lampedusa avait été inscrit au programme des Terminale L sans mention du chef d'œuvre de Visconti, Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos est proposé cette fois dans une logique comparatiste avec le film de Stephen Frears (1988). Le roman épistolaire et son adaptation s'inscrivent dans le domaine "Langage verbal et images - Littérature et cinéma" : il faudra donc mener de front étude littéraire et analyse du film, en proposant des pistes sur le passage de l'écrit à l'image, à l'instar du programme d'il y a trois ans sur Le Procès de Kafka et Welles.
Cette fois-ci, les enseignants auront de plus le loisir de prendre des points de comparaison dans les nombreuses adaptations du roman réalisées au fil des ans, et de confronter les diverses incarnations des Merteuil, Valmont et Tourvel : de l'adaptation réalisée par Roger Vadim (avec G. Philippe et Jeanne Moreau) en 1959 dans des décors et costumes "modernes" au Valmont de Milos Forman (1989) —que certains jugent supérieur à l'œuvre de Frears—, en passant par le "teen movie" Cruel intentions (traduit en français par un navrant "Sexe Intentions"), autre transposition "moderne" sur un campus américain (avec les stars Ryan Philippe, Sarah Michelle Gellar et Reese Witherspoon), voire, pourquoi pas, la version télévisuelle de Josée Dayan (2003) à l'improbable casting international (Catherine Deneuve, Rupert Everett, Leelee Sobieski).
Le Bulletin Officiel indique entre autres comment se procurer le DVD avec les droits d'exploitation en classe (auprès de l'ADAV). Il propose également une courte bibliographie introductive au film de Stephen Frears. On pourra également se reporter à notre séquence pédagogique sur le film : Les Réécritures (Laclos / Frears).

Ressources :
- Les Réécritures (Laclos / Frears), Zérodeconduite.net, la séance du mois
- "Qu'est-ce que le montage alterné ?" (la scène liminaire du film de Frears), Télédoc, rubrique Plans Rapprochés
- Les Liaisons dangereuses, Laclos et Frears, Site pédagogique Lettres de l'académie de Versailles
- Les Liaisons dangereuses : deux adaptations (Frears, Forman), CRDP de Lyon

Posté par Zéro de conduite le 07.06.08 à 16:25 - 8 commentaires

Tulpan, Prix de l'Education Nationale 2008

Chaque année on épluche les résumés, on essaye d'avoir l'œil partout, on se concocte un programme spartiate… Et chaque année on rate le film qu'il ne fallait pas rater. Avouons que sur son seul résumé et le nom de son réalisateur nous n'avons pas fait de Tulpan une priorité. Erreur, car le film a fait sensation lors des projections d'Un Certain Regard, et remporté une moisson de prix, dont certains nous concernent au premier chef : Prix Un Certain Regard, Prix de la Jeunesse et Prix de l'Education Nationale !
Nous en sommes donc réduits à reproduire le synopsis officiel : "Après son service militaire, jeune marin Asa retourne à la steppe kazakh où sa soeur et son mari berger vivent une vie nomade. Pour commencer sa nouvelle vie, Asa doit se marier d'abord avant qu'il puisse devenir berger lui-même. Son seul espoir sur la steppe desertée est Tulpan, la fille d'une autre famille de berger. Mais pauvre Asa est déçue quand Tulpan le rejette en pensant que ses oreilles sont trop grandes. Asa persévere et continue de rêver d'une vie qui n'est peut-être pas possible sur la steppe..."
Pour le président du jury du Prix de l'Education Nationale, Robin Renucci, ce film est "un grand moment de poésie", qui met "l'humain au centre", où "la vie de chaque être, de chaque animal autour, compte". Pour Marie-Françoise Nonnon, enseignante membre du jury, interrogée par Libération.fr à propos… d'Entre les murs, "C’est un film magnifique qui montre des gens qui travaillent à l’écart de la mondialisation, des grands flux financiers, des modes et d’Internet. C’est un film universel qui a une portée politique au moins aussi forte qu’Entre les murs."
Le film ne sortira qu'en mars 2009, ce qui nous laissera le temps de nous rattraper, et au CRDP de Nice de mener son travail éditorial habituel : ce film fera comme les précédents Prix de l'Education Nationale (qui devraient être rassemblés dans un coffret à paraître à la rentrée) l'objet d'un DVD pédagogique (cf notre article sur la remarquable édition de 4 mois, 3 semaines et 2 jours).

Tulpan de Sergey Dvortsevoy, 100 mn, Allemagne
Sélection Officielle, Un certain regard

Posté dans Cannes 2008 par Zéro de conduite le 04.06.08 à 10:24 - 1 commentaire

Cannes 2008 : Le Festival dans le rétro



Après avoir digéré les différentes séances qui ont composé le dernier festival de Cannes, l’équipe de Zéro de conduite vous propose comme les années précédentes (2007, 2006) une synthèse pour tenter de dégager, en guise de bilan, quelques lignes de force dans la sélection opérée par Thierry Frémaux. En faisant le pari que le cinéma est, peut-être plus encore que le roman, "un miroir que l’on promène le long d’un chemin", selon la formule chère à Stendhal, et que c'est lors de ce genre d'événements que l'on peut le mieux s'en rendre compte.

Des mères à la fête
Ce n'est sans doute pas parce que le jour de la clôture coïncidait avec leur fête, mais le nombre des films sélectionnés mettant en scène un personnage de mère ne peut pas paraître fortuit. De la Junon de Desplechin à la Leonora de Pablo Trapero, en passant par la Christine Collins de Eastwood (L'Echange), sans oublier le prix d’interprétation octroyé à la comédienne Sandra Corveloni (Linha de Passe de Walter Salles et Daniela Thomas)… Mères courage (si l’on excepte la Junon de Desplechin), souvent emprisonnées, au propre et au figuré, ces personnages sont mûs en effet par une force qui les dépasse et qui les projette dans l’avenir avec foi et ferveur. La Lorna des frères Dardenne illustre cette réalité : c’est la maternité, même virtuelle, qui lui donnera l’énergie de changer de vie. Même dans Adoration d'Atom Egoyan, la mère perdue irradie de sa présence l’écran et permet au père d’advenir.

Forza italia
Le propre d’un palmarès est de prêter le flanc à la critique. On regrettera pour notre part et comme bien d’autres l’absence incompréhensible du remarquable Valse avec Bachir de l’israélien Ari Folman. Pour le reste, aucun des films présents au palmarès n’aura usurpé sa récompense (seul Linha de Passe de Walter Salles, sur les destins croisés de quatre frères à Saõ Paulo, ne nous a pas vraiment convaincu).
Le festival aura consacré la péninsule à travers deux films, Gomorra et Il Divo (ainsi qu’Une histoire italienne de Marco Tuiio Giordana, présenté Hors-compétition), dont le cœur est gangrené par la mafia et ses ramifications mortifères. Si les enjeux esthétiques sont différents, Gomorra s’en tenant à un réalisme quasi-documentaire (voir plus loin) alors qu'Il Divo propose un véritable feu d'artifice visuel, un même engagement anime ces œuvres dans la critique et la dénonciation, bien loin de la fascination qu’ont jusqu’alors exercée la Camorra et ses sœurs, objets cinégéniques par excellence.

En avant jeunesse
Cette année, les "maîtres" n’étaient pas tous au rendez-vous : la Sélection Officielle ne comportait en guise d’habitués qu’Atom Egoyan, Wim Wenders (Palme d’Or 1984), Steven Soderbergh (Palme d’Or 1989), et les frères Dardenne (1999 et 2005), Clint Eastwood (jamais récompensé, lui) tenant le rôle du doyen ; la compétition donnait sa chance à des cinéastes en début de carrière (au stade du troisième ou quatrième film) et pour certains jamais encore sélectionnés (Laurent Cantet, intégré in extremis par Thierry Fremaux). Il serait hasardeux d’y voir une intention marquée de renouvellement de la part du sélectionneur, mais le jury a montré un signe fort en couronnant Entre les murs : il a distingué non seulement un jeune cinéaste, mais une œuvre qui porte un regard tendre et plein d’espoir sur la jeunesse, à rebours des discours déclinistes en vogue (ce qui est le cas aussi d’Adoration, qui a remporté lui le Prix Œcuménique).

Documentaire et fiction
Tous les commentateurs l’ont remarqué. Si la sélection ne comportait pas cette année d’œuvre documentaire, l’esthétique et les préoccupations de celui-ci ont irrigué bon nombre de fictions : Gomorra de Matteo Garrone qui en adaptant l’enquête journalistique décape le film de mafia de tout "glamour" hollywoodien, 24 city de Jia Zangkhe qui au milieu de témoignages réels glisse des numéros d’acteurs, Valse avec Bachir à la lisière de l’animation et du documentaire, sans parler de l’attention au réel qui distingue les Dardenne (Le Silence de Lorna) ou Walter Salles et Daniela Thomas (Linha de Passe). La plupart de ces films se sont retrouvé au palmarès, la récompense suprême revenant à un film tourné "au plus près" du réel : Entre les murs, entièrement interprété par des comédiens non-professionnels.
A cette veine documentaire s’opposaient les brillantes et complexes "machines narratives" que sont Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin ou Synecdoche, New York du scénariste de Gondry et Spike Jonze, Charlie Kaufman. Le troisième film français en compétition, La Promesse de l’aube de Philippe Garrel, aura quant à lui joué le rôle de vilain petit canard : son anachronisme par rapport au tempo du monde, son attachement à mai 68 et aux origines d’un certain cinéma français, le "romantisme" suranné de son discours ont été défendus par une partie de la presse française, mais ostensiblement boudés par le reste des festivaliers.

Le langage
Parmi les séquences les plus marquantes du festival on se souviendra de l’hallucinant plan-séquence qui divise en deux le magnifique Hunger de Steve MacQueen, couronné par la Caméra d’Or : un flot ininterrompu de paroles (une conversation entre le militant Bobby Sands et son prêtre), d’autant plus marquant qu’il tranche avec le reste d’un film quasi-mutique.
Redevenu pour bon nombre de cinéastes un enjeu esthétique et dramatique majeur (voir l'importance que Steven Soderbergh donne au discours de Guevara dans Che), le langage et la parole ont en tout cas été au centre de la grande majorité des films français présentés dans les différentes sélections. De l’économie de parole des paysans de Depardon (La Vie moderne) aux brillants discours des personnages de Desplechin, de la parole hésitante des visiteuses du planning familial (Les Bureaux de Dieu) aux palabres des ouvriers immigrés de Dernier Maquis (le passionnant nouveau film de Rabah Ameur Zaïmeche) la langue française sera apparue dans toutes ses formes et ses couleurs. Elle nous aura donné envie de nous replonger dans le dernier livre de Michel Chion, Le complexe de Cyrano (La langue parlée dans le cinéma français), qui étudie des débuts du muet jusqu’à L'Esquive d'Abdellatif Kechiche, les différentes expressions de langue française au cinéma.

Posté dans Cannes 2008 par Zéro de conduite le 31.05.08 à 16:45 - 3 commentaires

Il Divo : catilinaires


"La vie spectaculaire de Giulio Andreotti" : le sous-titre du nouveau film de Paolo Sorrentino, justement récompensé par le prix du jury, pourrait passer pour une antiphrase, tant le leader de la défunte Démocratie chrétienne (sept fois président du conseil entre 1972 et 1992) symbolise la politique à l’ancienne, faite d’intrigues de couloir, d’arrangements et de combinazioni, tant il incarne, de l’autre côté des Alpes, l’immobilisme gouvernemental.
Mais la mise en scène brillante de Paolo Sorrentino (déjà présent à Cannes il y a deux ans avec L’Ami de la famille) parvient à tirer de ce sujet a priori aride une satire aussi féroce qu’esthétique, renouant avec la grande tradition cicéronienne de la dénonciation de la corruption
Malgré son air à la "Droopy" (visage fermé, oreilles qui tombent, regard faible) Andreotti (interprété par l’acteur Toni Servillio) est animé d’une ambition dévorante qui se lit dans ses répliques qui tombent comme un couperet. Quant aux hommes de son "courant", Sorrentino les filme comme une bande de brutes et de truands léoniens (ralenti et sifflement à l’appui), affublés de surnoms grotesques ("Sa Santé", "Le Requin", "Citron"…) et de trognes patibulaires. Si une scène fait référence au Dictateur de Chaplin (le dir-com qui surfe sur les parquets cirés d’un immense couloir de palais gouvernemental), Andreotti nous apparaît même sous les traits du chef de Spectre des James Bond, à travers un duel improbable avec une chat persan.
Au rythme de la langue italienne, le film va vite, très vite, nous emportant dans un tourbillon de séquences, rythmées et efficaces, qui parfois se figent en visions dantesques : ainsi de ce plan qui à deux reprises, nous montre le vol d’une voiture calcinée, celle du juge Falcone (assassiné en 1992), comme une métaphore de l’abîme où sombrent justice et intégrité. La densité du propos nous noie aussi sous le flot des informations, comme une manière de dire l’inextricable chaos italien : Andreotti a été mêlé, de près ou de loin, à presque tous les scandales de la vie politique italienne des vingt dernières années, des assassinats du juge Falcone et du général Della Chiesa, jusqu’au procès des repentis de la Mafia, en passant par la loge maçonnique P2. Derrière la complexité de ces "affaires", une impression surnage, celle de la culpabilité d’Andreotti, souvent condamné, toujours relaxé en appel.
Avec sa fascination pour les figures antithétiques du sublime (la jeune et pure mariée) et du grotesque (l’affreux usurier), L’Ami de la famille faisait penser aux romans de Victor Hugo. L’ironie dévastatrice d’Il Divo évoque cette fois le poète des Châtiments. S’il place en exergue cette citation de la mamma d’Andreotti : "Si tu ne peux pas dire du bien de quelqu’un alors, ne dis rien", c’est pour mieux défaire cette loi du silence… Et c’est tout le courage du film de faire résonner à la fois la voix du fantôme d’Aldo Moro, empoisonnant la conscience d’un Andreotti migraineux, et le nom de Silvio Berlusconi ("présent" en Sélection officielle il y a deux ans via Le Caïman de Moretti), qui prospéra sur les ruines d’un système dont il avait copieusement profité.

Il Divo de Paolo Sorrentino
Sélection Officielle, en compétition
Palmarès : Prix du Jury
Sortie du film prévue : le 12 décembre

Posté dans Cannes 2008 par comtessa le 29.05.08 à 15:54 - 5 commentaires

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