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Le Cauchemar de Darwin : César et polémiques

Alors même qu’un César du Meilleur Premier Film est venu samedi couronner une carrière hors-normes pour un film de ce type, Le Cauchemar de Darwin, le documentaire-choc d’Hubert Sauper, est violemment attaqué dans un article de la revue Les Temps Modernes (numéro 635-636, paru en février 2006).
L’historien François Garçon s’y livre à un long réquisitoire contre le film, suivi par la réponse —indignée— d’Hubert Sauper.
Si l’enseigne de la prestigieuse revue leur apporte un cachet intellectuel et un certain retentissement (l’article a été repris par toute la presse dite "sérieuse"), les attaques de François Garçon n’ont pas le mérite de la nouveauté. On a rendu compte ici même des débats qui ont agité la toile au sujet du film, de la perche du Nil et de son éventuel boycott (Faut-il (finalement) manger de la perche du Nil, La révolte des supermarchés).
François Garçon dénonce la vision unilatérale du propos, d’un catastrophisme culpabilisateur, et les amalgames que l’auteur met à son service. Non l’introduction de la perche du Nil dans les eaux du lac Victoria n’est pas le fruit d’un complot machiavélique du Grand Capital, non son exploitation et son commerce n’ont pas que les effets pervers décrits dans le film (exode rural, prostitution, SIDA), non les consommateurs locaux n'ont pas que des arrêtes à se mettre sous la dent…
L’article s’attache surtout à démonter la thèse-choc du film (cf l'affiche), le lien entre commerce de la perche du Nil et trafic d’armes, qui ne s’appuie sur aucun raisonnement probant ni aucune image : "Si l’on s’en tient à ce que nous livre le film et non aux déductions logiques à quoi nous invitent des rapprochements photographiques et un questionnement insistant sur l’existence d’un tel commerce, Sauper est manifestement bredouille !".
On pourra reprocher à François Garçon d’oublier (ou de faire mine d'oublier) dans sa véhémence ce qui sépare le documentaire de la dissertation de géographie : les notions de mise en scène et de point de vue (Jean Vigo parlait de "point de vue documenté" plutôt que de documentaire). Comment reprocher à un cinéaste de mettre en scène son film (ce que Garçon appelle le "côté détective" du film et qu’il juge frelaté) ? Comment lui dénier le droit au parti pris, celui de choisir de montrer certaines choses et pas d’autres ? François Garçon en vient ainsi à donner de surréalistes conseils d’investigation ("Il suffisait d’attendre la venue du camion à la porte de la poissonnerie" pour trouver la décharge) et de mise en scène ("Sauper ne pouvait-il alors faire un panoramique…" pour montrer un autre aspect de Mwanza) à Hubert Sauper, lui qui n'a manifestement jamais mis les pieds en Tanzanie.
Là où il touche juste en revanche, c’est quand il pointe la confusion du discours entretenu par le metteur en scène autour de son film (Hubert Sauper laissant entendre tantôt que tout ce que dénonce son film est réel, tantôt qu’il faut prendre celui-ci comme une allégorie). Et surtout quand il remet en cause l’unanimisme très politically correct qui a accueilli le film à sa sortie : "Les condamnations unanimes de cette pêche et du trafic qu’elle est supposée entretenir, ainsi que les appels au boycott de la perche du Nil qui ont suivi, illustrent en effet, le pouvoir des images sitôt qu’elles se parent des atours du réel. Effet démultiplié quand il est encore question de mondialisation (nécessairement diabolisée), ou de ce qui est présenté comme tel."
Avouons que cette réflexion nous a interpellé, nous qui professons à longueur d’article les pouvoirs pédagogiques du cinéma. Et qu’elle nous a conforté dans deux convictions :
— que la lecture de ce genre de films ne peut se contenter d’une grille purement cinématographique (François Garçon reproche ainsi l’absence de compétence des critiques de cinéma, qui "passeront du Cauchemar de Darwin à une adaptation filmée d’un roman d’Hervé Bazin pour traiter ensuite du dernier Woody Allen") même si elle ne peut s'en passer.
— qu’on ne peut en aucun cas laisser son esprit critique aux portes des cinémas art et essai.

Posté dans Thèse-Antithèse par zama le 01.03.06 à 00:53

Commentaires

De Zero de conduite, posté le 01.03.06 à 16:36

Voir aujourd'hui la rencontre organisée entre H. Sauper et F. Garçon dans les pages de Libération :
http://www.liberation.fr/page.php?Article=363430
Plus cordiale que l'échange de courriers assassins précédents, la rencontre tourne tout de même au dialogue de sourds.
De bob, posté le 02.03.06 à 10:05

la stratégie promotionnelle est décidement bien rôdée : comment continuer encore et toujours à faire parler de ce film (>deux pages dans Libé hier, article sur Zéro de conduite, reprise dans les blogs)…
De guigui, posté le 02.03.06 à 19:50

on ne peut pas regretter de reparler d'un film qui a le mérite de nous parler du malheur qui se passe en afrique et que nous (pays développés) contribuons a appauvrir de jour en jour. Achete mtv bob si tu désires entendre paerler d'autre chose
De Gilles, posté le 02.03.06 à 22:29

Je rends hommage à Zéro de conduite qui avait déjà fait un bon travail de critique avant que F. Garçon se prenne à l'idée de nous faire la leçon. Nous n'avions pas tout gobé du film loin de là. Dans l'article des Cafés géographiques, http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=671, nous avions bien pris soin de parler de "supposé" trafic d'armes... Donc, rien de neuf sous le soleil. Restons vigilants. Mais Zéro de conduite est irréprochable.
De Rémi, posté le 04.03.06 à 12:25

Comment critiquer cette initiative, rejetée cet objet : je ne comprend pas. Le cinéma c'est l'instant, la minute impalpable, celle qui nous réunit tous. Peu de films ont cette force, ont cette vie. Le cinéma doit servir à quelque chose, le cinéma doit provoquer le spectateur, le pousser à sortir de la fiction pour mieux regarder la réalité. Merci M.Sauper.
De guigui, posté le 05.03.06 à 01:42

c'est vrai, avec ce film, sauper donne un sens au cinéma que l'on croyait perdu. Il faut saluer le film autant que l'homme.
De uperzober, posté le 05.03.06 à 17:57

il fallait quand même le voir le Hubert Sauper aux Césars, dédier sa statuette au petit noir qui avait extait le métal qui… tout en savourant son triomphe. Si ce n'est pas de la franche démagogie tiers-mondiste, ça…
De Martin L., posté le 08.03.06 à 16:35

Comment peut-on parler de mise en scène dans le documentaire alors même que la profession est en recherche depuis des décennies pour creuser l'éthique documentaire ? Ce film et ses pratiques de tournage douteuses - il ne fait que nous prétendre une vérité par le maquillage et le misérabilisme - n'est finalement qu'une masse qui détruit l'édifice fragile de la sincérité que de nombreux documentaristes visent au quotidien.

De davidG, posté le 14.03.06 à 09:15

a la sortie d'une projection du film, qui avait lieu le matin, nombre de spectateurs reagissaient, discourais, horrifiés avec un croissant gras a la main...
quel film avaient-ils vu?
nourrissent-ils aujourd'hui cette polemique?
De Héloïse, posté le 20.03.06 à 11:10

Avez-vous vu que l'historien qui attaque le "Cauchemar" a un CV sur internet -quand on cherche un peu longuement- annonçant qu'il a longtemps travaillé chez Havas (Direction de la Prospective quand même), alors que Havas détient les budgets publicitaires de Carrefour et McDo, les deux plus grands importateurs européens de... perche du Nil.
Je ne sais plus quoi penser de ses observations "indépendantes".
De guigui, posté le 20.03.06 à 12:18

Expérience qu'il oublie malheureuysement de préciser mais on peut se demander si du coup il ne connait pas mieux le sujet que nous autres. La tristesse avec ses beaux films, c'est qu'il nous rappelle qu'on est impuissant face au capitalisme. Quand l'art ne suffit pas à améliorer la vie, que nous reste t'il comme moyen dans ce cas.
De Maquinteuche, posté le 04.04.06 à 12:04

ce qui me fait marrer moi c'est de me dire que jamais cette polémique n'aurait eu lieu si ce film avait fait 5000 entrées comme les documentaires lambdas. les polémistes sont attirés par le succès comme les mouches par la m…
De lucie, posté le 04.04.06 à 14:32

en même temps si le film avait fait 5000 entrées "comme les docus lambdas" il ne serait pas devenu 1 phénomène de société et donc n'aurait pas justifié qu'on s'intéresse à lui de si près.
De lafouine, posté le 06.04.06 à 03:39

Moi, ce qui me fait marrer, c'est autre chose...
Mr Sauper a eu la politesse de ne pas nommer ceux qu'ils dénoncent lorsqu'il aborde le sujet du trafic d'armes avec l'Afrique.
Et voilà que notre ami Garcon l'"indépendant" sort du bois pour s'offusquer de la non-conformité du reportage à la réalité qu'il aimerait voir à l'écran.
Bouclons la boucle :
Mr Garcon est un ancien d'Havas. Non seulement ses intérêts sont liés (ou le furent) à Carrefour et Macdo, mais plus généralement, Havas, c'est Bolloré.
L'article suivant raconte quelques aventures de Bolloré en Afrique :
http://www.afriquecentrale.info/fr/news/news.asp?rubID=1&srubID=3&themeID=1&newsID=4084
Le Groupe Bolloré est partout en Afrique, présent dans de nombreux secteurs de l'économie africaine : il n'est pas seulement acteur du système, il détient des positions stratégiques.

Le mot "indépendance" n'est peut-être le plus judicieux pour qualifier cette soi-disant polémique, qui n'existe que pour décridibiliser le discours dénonçant la Françafrique. La décolonisation n'a jamais eu lieu, et une partie des Français ne supporte pas cette idée.

Je vous renvoie également à l'incontournable site de l'association Survie créée par feu François-XavierVerschave:
http://www.survie-france.org/
http://www.survie-france.org/IMG/doc/NUM123.doc
et recommande tout particulièrement le livre
    Noir silence
.

Quant au
    Cauchemar de Darwin
lui-même, malheureusement trop peu de films sur le sujet rendent compte à ce point de l'horreur de certaines existences sur ce continent oublié, abandonné devant notre porte et que nous ne voulons pas voir.
C'est dur mais c'est là. Et ça, ça me fait beaucoup moins marrer...
De gouigoui, posté le 24.04.06 à 15:09

Dans le fim on voit une misère qui n'est pas mise en scène. On se doute bien que la ville concernée n'est pas qu'un bidonville puisqu'il y a un aéroport, une bourgeoisie locale,et même un institut de la pêche, mais comme partout en Afrique la misère est à la périphérie et Sauper a filmé la périphérie. Quant au trafic d'armes supposé, c'est plutot un sujet secondaire, le sujet principal étant que les transports intercontinentaux autorisent pour raison de rentabilité tous les commerces possibles. Se rappeler pour cela l'anecdote du pilote russe qui a transporté des armes dans un sens et du poisson et du raisin dans l'autre sens : il ne dit jamais avoir embarqué ses cargaisons clandestinnement...c'était du commerce.
Ces images fortes m'ont suffi, je ne les ai pas ressenties comme une manipulation...
De cavalière, posté le 01.09.06 à 10:34

je pense qu'avec ce genre de film nous permet de mieux observer ce continent délaissé et pillé.Que le tout soit vrai (ce dont je suis sure ) ou en partie c'est ce genre de discution qui fait avancer le monde.On sait tous que l'afrique est exploité depuis très longtemps et là certains nous disent que non seulement on exagère mais en plus ils se disent "objectifs".Chacun de nous peut se documenter et se faire 1 idée sur l'Afrique et la misère qu'elle subit.1 misère qui n'exitait pas avant la colonisation.Comment à votre avis des pays aussi riches en ressources naturelles se retrouvent confronter à ce demon qu'est la famine?
De venissi, posté le 11.01.07 à 23:25

Je pense que le cauchemar de Darwin est un bon film!
De webmaster, posté le 12.01.07 à 14:36

Cinq questions à François Garçon sur cette affaire
De alterhugo, posté le 25.02.07 à 23:29

32e cérémonie des Césars 2007 ...Le couronnement d'une année année de cinéma au théâtre du Châtelet, les photos de la soirée: www.alterhugo.canalblog.com

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