
Face à une sélection en demi-teinte, le jury a su tirer ses épingles du jeu. Que
Marie-Antoinette ait été remise à sa place de tapisserie (songeons à cette scène où Kirsten Dunst dans sa belle robe fleurie, se plaque contre la même tapisserie, dans une moue silencieuse, qui vaut comme une mise en abîme de la superficialité vaine du film), alors que tous les critiques l’encensaient, n’a pas été pour nous déplaire, et ce pas seulement de notre point de vue pédagogique.
Que
Flandres, ait trouvé à travers le
Grand Prix une reconnaissance légitime, nous aura au contraire réjoui (les plans picturaux sur la campagne évoquant les paysages de la peinture hollandaise, les silences pleins des personnages, la barbarie absurde d’une guerre qui ne crée jamais de héros mais des hommes en souffrance, en font un film plein.)
Donner les
Prix d’Interprétation à une équipe de comédiens et de comédiennes est un geste fort, ce n’est pas seulement remettre les acteurs et leurs ego à leur place, c’est aussi consacrer le travail d’équipe, la solidarité inhérente à ce métier, ce qui est une belle remise en cause du "star-system " actuel, où l’icône sur papier glacé sert souvent d’argument pour le montage financier d’un film et sa promotion. Enfin, la
Palme décernée à Ken Loach (
Le vent se lève) consacre non seulement une carrière, mais aussi une certaine vision de l’Histoire qui, comme l’aura dit le réalisateur, en filmant la vérité du passé permet d'ouvrir les portes sur celle du présent.
Que le réalisateur de
Babel, Alejandro Gonzales Iñarritu ait obtenu le
Prix de la Mise en scène, paraissait inévitable. Film choral qui aura "enchanté" un certain public cannois (les smokings et les robes de soirée de plus de quarante ans),
Babel ne nous a pas paru d’une grandiose originalité (il mixait en effet de trop nombreux emprunts à d’autres films, depuis une ouverture évoquant
Padre Padrone des Taviani, jusqu’à une clôture réécrivant
Lost in translation, avec ce message écrit par une adolescente japonaise mal dans sa peau, dont nous ne saurons jamais rien), et un peu trop manipulateur (la scène des enfants dans le désert) pour être honnête. Même la scène de la boîte de nuit, qui a suscité une forte impression esthétique chez les festivaliers, sonnait un peu trop toc (le corps même d’une sourde muette ne peut qu’être traversé par les vibrations des rythmes endiablés). Enfin même si la déception d’Almodovar était visible, son talent aura été salué par les
Prix d’Interprétation féminine et
du Scénario. Contrairement à l’édition de 2004, où
Farenheit 9.11 de Michael Moore avait mis une certaine idée de l’engagement à l’honneur (encore perceptible à travers deux films de la sélection :
Fast food nation et
Le Caïman, même si Moretti le fait sur le mode réflexif), cette édition 2006 respire la
politique au sens le plus noble du terme, les affaires de la cité. Avec
Indigènes, (mais aussi à travers
Flandres de Dumont et
Le vent se lève de Loach), le jury a salué un vrai beau film : Zem, Bouajila, Nacéri, Debbouze, et Blancan remettent à l’honneur à travers les oubliés d’hier, ceux de notre société actuelle, qui se seront fait entendre dans les émeutes de novembre 2005 et les manifestations anti-CPE de mars 2006.
Il ne faut pas lire ce choix comme une décision opportuniste, mais au contraire comme la preuve que le cinéma est un formidable moyen de reconnaissance, qu’il est les yeux et les oreilles des mutations futures, et qu' au delà des enseignants et des élèves, les politiques devraient peut-être s’y intéresser davantage…